On nous commente, parfois avec des trémolos d’indignation dans la voix, parfois avec le ton et la rigueur d’un procureur autoproclamé, que notre modeste journal coopératif insulaire serait une succursale de l’extrême gauche.
Il faut dire que nous cumulons, en quelque sorte, les circonstances aggravantes. Nous nous revendiquons autonomes sur ce petit bout de terre au large des côtes et volontairement insubordonnés ; ce qui, après tout, est censé être la définition même d’un média indépendant. Mais nous assumons aussi une filiation plus singulière. Celle des structures coopératives, issues de traditions où la décision se construit collectivement, loin des hiérarchies verticales classiques. On pourrait y voir une forme de nostalgie « soviétisante », à condition de rappeler que les premières expériences de conseils ouvriers et paysans, bien avant leurs récupérations historiques, portaient surtout une ambition de démocratie directe et de participation réelle aux décisions communes. Une tentative, imparfaite mais fondatrice, de déplacer le pouvoir plutôt que de simplement le renverser.
Tout cela nous expose facilement aux critiques. Trop libres pour certains, trop organisés pour d’autres, parfois soupçonnés d’un imaginaire anarchisant. Pourtant, l’anarchie, dans sa tradition philosophique, n’est pas le chaos que l’on caricature souvent. Élisée Reclus écrivait que l’anarchie est « la plus haute expression de l’ordre », précisément parce qu’elle ne repose pas sur la contrainte mais sur l’équilibre des relations. De son côté, Pierre-Joseph Proudhon la définissait comme « l’ordre sans le pouvoir », c’est-à-dire une organisation sociale qui ne nécessite pas de domination pour fonctionner. Enfin, Pierre Kropotkine, en s’appuyant sur ses travaux sur l’entraide, a profondément remis en cause l’idée d’un ordre fondé uniquement sur la compétition ou la contrainte. Pour lui, ce que certains qualifient de désordre n’est souvent que l’expression d’un autre type de régulation. Plus horizontale, plus distribuée, mais non moins structurée. C’est peut-être là, notre position inconfortable… Chercher une forme d’organisation qui ne renonce ni à la liberté, ni à la cohérence, ni à la responsabilité collective.
Pour certains, qui n’appartient ni à un groupe industriel, ni à un clan politique, appartient nécessairement à « l’extrême ». L’équation est assez réductrice. À cette mécanique bien huilée s’ajoute parfois une confusion plus étonnante. Celle que nous serions la filiale de grands médias supposément alignés, eux-mêmes rattachés à des intérêts financiers. Rassurons notre lectorat immédiatement. Nous ne sommes la succursale de personne. Ni d’un groupe, ni d’un milliardaire, fût-il commode à invoquer dans un commentaire en ligne. Rétablissons donc quelques faits, puisque l’époque raffole des étiquettes et craint les nuances. Nous sommes « partisans » pour la liberté de la presse, « partisans » pour le droit de questionner les pouvoirs, « partisans » pour l’examen des décisions publiques, qu’elles viennent d’un maire, d’un préfet ou d’un président de conseil d’administration. Si tel est désormais « l’extrême », alors les manuels de droit public risquent fort de basculer dans la subversion…
Notre comité éditorial, que certains imaginent donc volontiers anarchisant, conteste surtout le raccourci. Nous préférons en effet la discussion au gourdin, l’argument au slogan, la critique construite au commentaire rageur, la coopération au diktat. Nous cultivons une méfiance de principe envers toute concentration de pouvoir, qu’elle soit politique, économique ou symbolique. C’est moins une idéologie qu’un réflexe. Nous avons appris à connaître la fragilité et les dépendances de l’île. Même ses connivences, qui s’entendent, parfois, à travers les murs blancs… Notre liberté de ton est donc plus qu’une posture, elle est devenue une nécessité. Dans un espace restreint, la parole trop alignée finit par étouffer. L’uniformité est un climat humide. Elle fait moisir les idées. Nous préférons les vents contraires. Ils décoiffent certes, mais ils aèrent.
On semble également nous reprocher une certaine ironie. Coupables. L’ironie est notre service public minimal. Elle rappelle que l’on peut défendre des principes sans adopter le ton des prophètes de plateau télé. L’ironie protège de la tentation militante, elle est un excellent dissolvant des certitudes trop épaisses. Être un journal coopératif indépendant, c’est accepter une forme de précarité volontaire. C’est sans doute moins confortable qu’une ligne unique, mais c’est infiniment plus libre. Nous n’avons pas d’actionnaires à rassurer, pas de ligne dictée par un siège lointain et déconnecté du réel, pas d’agenda à honorer et de gain de productivité à assurer, pas de buzz à espérer pour doper les ventes. Nous avons des lecteurs de tout poil, des désaccords internes et des débats parfois vifs. Parce que la liberté de la presse n’est pas un totem abstrait que l’on brandit aléatoirement. C’est une pratique quotidienne, souvent ingrate, parfois irritante. Elle consiste à publier des faits qui dérangent, des tribunes qui déplaisent, des analyses qui ne rentrent pas dans des cases pré imprimées. Elle consiste aussi à accepter que certains nous lisent avec suspicion. La liberté, après tout, inclut celle de nous critiquer de manière transitive. Nous continuerons donc à écrire comme nous parlons. Avec ce léger sourire en coin qui signale que nous ne sommes dupes ni des pouvoirs, ni de nous-mêmes. Si cela fait de nous des extrêmes, alors nous revendiquons l’extrême centre de gravité. Celui où la presse ne sert ni de porte-voix, ni de paillasson.
À nos détracteurs, nous adressons une invitation sincère. Lisez-nous, non pour nous ranger dans une case, mais pour nous mettre à l’épreuve. La pensée ne gagne rien à être classée trop vite, mais gagne au contraire à être traversée, contestée, déplacée. Ce que nous cherchons n’est pas l’approbation. On cherche la friction. Celle qui oblige à préciser, à corriger, à approfondir. Commentez-nous avec panache si vous le souhaitez, mais n’oubliez pas les préceptes de Socrate. Ne cherchez donc pas à avoir raison trop vite, mais à comprendre ce qui résiste dans ce que vous lisez. Interrogez, remontez les évidences et refusez les conclusions faciles. Le désaccord n’est pas un échec du dialogue, il en est souvent la condition de départ. Le pluralisme n’est pas une formule commode que l’on invoque pour donner un vernis d’ouverture ; c’est accepter que plusieurs lectures du monde coexistent sans se neutraliser, et que la vérité, si elle existe, ne se donne jamais d’un seul bloc. Elle se construit dans l’échange, dans la confrontation des perspectives, dans l’effort de rester en conversation, malgré les divergences.
Sur une île, cette exigence devient même une condition de survie. Lorsqu’un groupe est restreint, lorsque les voix sont peu nombreuses, l’appauvrissement du débat devient rapidement un appauvrissement du réel lui-même. Ne plus écouter, ne plus répondre, ne plus contester, c’est réduire l’espace commun jusqu’à le rendre inhabitable. À l’inverse, maintenir le dialogue, même conflictuel, c’est maintenir un monde partagé. C’est pourquoi nous insistons. Participer. Non pas comme une injonction vide, mais comme une invitation à habiter pleinement cet espace de parole. Prenez les crayons, les stylos, les claviers et les téléphones comme des prolongements de votre pensée. Faites-en des instruments de présence. Partagez ce que vous voyez, ce que vous comprenez, ce qui vous résiste. Dites les événements qui vous marquent, les analyses que vous construisez, les combats que vous menez, les problèmes que vous affrontez au quotidien. Mais aussi les initiatives que vous admirez, les idées que vous souhaitez soutenir, les expériences que vous aimeriez rendre visibles. Car ce qui compte ici, ce n’est pas seulement ce qui est dit, mais ce qui circule. Et ce qui circule ne vit que si l’on accepte d’y prendre part, de s’y exposer, et parfois même de s’y laisser contredire.
Quant à notre supposée radicalité, que nos détracteurs se rassurent. La seule chose que nous cherchons à renverser, c’est la table des évidences trop bien dressée. Et encore… Avec précaution, car nous tenons à la vaisselle, au poivrier et à la salière.
Valentine Lanave
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L ile d Yeu semble etre pour vous un laboratoire d experimentation. Beaucoup d autres intervenants Sachants autoproclames Nous ont expliqué ce qu était la democratie Au vu de ce que publie Grain de Sel Il n est pas sur que les tres longs textes que je lis avec interet… Lire la suite »
Merci pour votre intérêt. Je comprends que notre démarche puisse parfois donner l’impression d’une forme d’expérimentation ou de prise de recul. Mais pour ma part, il ne s’agit pas d’un « laboratoire » abstrait car je vis ici, je suis attachée à ce territoire, et mon engagement se retrouve dans une réalité… Lire la suite »
J’ajouterais juste, à Reclus et Kropotkine, le nom de Bakounine : « La lumière ne jaillit que de la discussion. »
Ne pas oublier que « radical » vient de « racine ». Est radical.e celui/celle qui prend les problèmes à la racine.
A partir du moment où les différents types de contributions sont bien identifiées et distinguées (les tribunes personnelles ne sont pas de l’information mais peuvent être intéressantes aussi, les articles documentés ne sont pas des brèves concernant un événement ponctuel…), grain de sel devrait pouvoir accueillir différents types de textes.… Lire la suite »