« Le progrès, c’est bien, mais ça dure depuis trop longtemps », ironisait James Thurber.
Nous vivons dans la civilisation de l’immédiateté. Tout doit aller vite : produire, consommer, réagir, commenter, décider. Les applications promettent l’instantanéité comme horizon ultime de l’existence humaine. En quelques secondes, il est possible de commander un repas, réserver un transport, consulter un médecin, transférer de l’argent, acheter un objet inutile ou partager son indignation du jour avec la planète entière. Le temps mort disparaît progressivement de nos vies. L’attente devient insupportable. La lenteur suspecte. Mais une société peut-elle encore réfléchir lorsqu’elle ne supporte plus de ralentir ?
Que ressent aujourd’hui un enseignant face à une salle de classe où l’attention lutte en permanence contre l’attraction lumineuse des écrans ? Que ressent une personne âgée à qui l’on explique que ses démarches administratives doivent désormais être réalisées via une application mobile qu’elle ne maîtrise pas ? Que ressent un patient contraint de consulter en télémédecine faute de médecins disponibles dans les territoires ruraux ou insulaires ? Que ressent une caissière remplacée par une borne automatique, un emprunteur recalé par un algorithme incapable de comprendre une trajectoire de vie atypique, un photographe professionnel noyé dans le flux infini des images numériques gratuites ? Le numérique devait rapprocher les êtres humains mais produit souvent l’effet inverse. Il fragmente l’attention, il isole, il peut rendre dépendant, il génère la disparition progressive des liens directs. Pourtant, toute remise en question de cette accélération semble aujourd’hui compliquée à mettre en lumière. Comme si le progrès technique constituait une fatalité historique devant laquelle il serait devenu inutile de débattre. Nos sociétés n’ont pourtant jamais réellement pensé politiquement le monde numérique. Elles l’ont laissé s’imposer comme une évidence économique avant même d’en mesurer les conséquences anthropologiques, sociales ou territoriales. Nous savons optimiser des flux, automatiser des tâches, accélérer les échanges. Mais savons-nous encore définir collectivement ce que nous voulons préserver ? Pendant longtemps, les institutions avaient précisément pour fonction de ralentir le temps. Le Conseil d’État traverse les siècles depuis 1799. Les départements hérités de la Révolution et du Consulat demeurent debout depuis plus de deux cents ans malgré les réformes successives. L’Académie française poursuit depuis 1635 son patient travail de transmission linguistique, comme une étrange survivance du temps long au milieu du vacarme contemporain. Ces institutions rappellent qu’une civilisation ne se construit pas uniquement sur l’innovation, mais aussi sur la continuité, la transmission et la maturation lente des décisions collectives.
Aujourd’hui, même la démocratie semble contaminée par l’accélération générale. Le quinquennat a largement modifié le rythme politique français. Là où les institutions de la Ve République avaient été pensées pour stabiliser le temps démocratique, le pouvoir contemporain fonctionne désormais sous pression permanente : sondages continus, chaînes d’information instantanées, réseaux sociaux, communication en temps réel, impératif de réaction immédiate. La présidence d’Emmanuel Macron aura probablement incarné cette nouvelle temporalité mieux que toute autre. Une pratique du pouvoir parfois comparable aux échecs : avancer vite, surprendre, déséquilibrer, imposer le mouvement avant même que le débat collectif n’ait eu le temps de mûrir. Réformes des retraites, réorganisation de l’hôpital, gestion sanitaire, transformations institutionnelles… tout semble désormais gouverné par l’urgence, l’accélération et la compression du temps politique. À l’échelle locale, cette tension devient encore plus visible. Comment construire une stratégie territoriale cohérente lorsqu’une fermeture d’EHPAD surgit à quelques mois d’échéances municipales ? Lorsqu’une liaison aérienne vitale voit ses financements remis en question quelques semaines avant des arbitrages budgétaires décisifs ? Lorsqu’élus, administrations et acteurs économiques travaillent tous sous contrainte permanente de calendrier, de rentabilité immédiate ou d’équilibre financier précaire ? Le problème n’est peut-être pas l’absence de bonne volonté. Le problème est l’impossibilité croissante de penser dans le temps long. Mais cette difficulté touche aussi le monde du travail. De nombreux artisans, pêcheurs, commerçants ou petits entrepreneurs ne vivent plus dans une logique de projection, mais de survie temporelle permanente : prochaine échéance bancaire, prochaine saison touristique, prochaine facture énergétique, prochaine réforme réglementaire. Comme s’il n’existait plus d’espace collectif permettant de suspendre momentanément la pression économique, afin de réfléchir à ce que pourrait devenir un territoire dans vingt ou trente ans.
L’île d’Yeu concentre presque toutes les problématiques contemporaines : vieillissement démographique, dépendance au tourisme, explosion des prix immobiliers, difficulté de recrutement, raréfaction du logement accessible, pression saisonnière, fragilité des services publics, dépendance croissante aux travailleurs extérieurs. L’arrivée de populations plus aisées, souvent retraitées, fait mécaniquement monter les prix du foncier et accentue les écarts de niveau de vie. Une partie des habitants historiques ne peut déjà plus se projeter dans l’accès à la propriété sur son propre territoire. Dans le même temps, ce qui manque aujourd’hui à l’île n’est pas le travail, mais les travailleurs. Comme partout en France, les métiers essentiels (restauration, bâtiment, aide à domicile, entretien, services à la personne) peinent à recruter durablement. Exactement les métiers qui permettent pourtant à la vie quotidienne de fonctionner. Des métiers ni délocalisables, ni télétravaillables, mais souvent précaires, peu valorisés et physiquement pénibles. À l’échelle nationale, une part importante de ces emplois repose déjà sur des travailleurs immigrés occupant les secteurs dits « en tension ». Une réalité parfois invisibilisée dans le débat public mais indispensable au bon fonctionnement de l’économie française. Et l’île d’Yeu n’échappe pas à cette évolution. Une autre transformation se profile déjà, comme l’a précédemment évoqué Alain Feffer, celle de la « silver economy ». Après les secteurs primaire, secondaire et tertiaire, émerge progressivement une économie quaternaire centrée sur les métiers de la présence humaine : soin, accompagnement, dépendance, assistance quotidienne, maintien à domicile. Mais qui exercera ces « métiers de la vie » demain ? Les générations futures aspirent-elles réellement à travailler dans le service à la personne dans des territoires où le coût de la vie explose ? Quel statut collectif voulons-nous accorder à celles et ceux qui prennent soin des autres ? Que vaut une société qui rémunère parfois mieux l’optimisation financière que l’attention humaine ? Derrière cette mutation se dessine peut-être une nouvelle hiérarchie sociale. D’un côté, les travailleurs du numérique, les « manipulateurs de symboles », capables de déplacer leur activité partout grâce aux écrans et aux réseaux. Une aristocratie mobile de la modernité. De l’autre, tous ceux dont le travail exige une présence physique : soignants, aides à domicile, serveurs, ouvriers du bâtiment, pêcheurs, agents d’entretien, personnels saisonniers… André Gorz redoutait déjà dans les années 1990 le retour d’une société de serviteurs. Une société où une partie croissante de la population serait affectée aux tâches relationnelles, domestiques ou de maintenance nécessaires au confort des catégories les plus favorisées. À certains égards, des territoires comme l’île d’Yeu donnent déjà à voir cette recomposition sociale. Mais quel équilibre voulons-nous construire entre efficacité économique, progrès technologique, justice sociale et dignité humaine ?
Une civilisation incapable de ralentir finit toujours par perdre de vue ce qui comptait réellement…
Valentine Lanave
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Honnêtement, cela fait très peur 😔