La conférence « Addictions, prévenir, accompagner et agir sur l’île comme sur le continent », organisée ce mercredi 29 avril à l’auditorium du pôle culturel du Petit Chiron à Port Joinville, était proposée par l’association Une île des Auteurs, dans le cadre de son format « Un Lyeu, une Rencontre ». L’événement a réuni professionnels de santé, acteurs de la prévention et habitants autour de sujets liés aux conduites addictives.
Une situation sanitaire marquée par la surmortalité et les addictions
Un travail d’analyse approfondi a été mené sur l’île d’Yeu, il y a maintenant trois ans, sous la coordination du docteur Lukacs, afin d’établir le diagnostic du contrat local de santé de la commune insulaire. Piloté par Anouck Guinchard, coordinatrice pour le CCAS, les résultats ont rapidement mis en évidence une situation sanitaire préoccupante : « les données recueillies ont été défavorables. Nous avons notamment constaté que les maladies cardiovasculaires étaient assez élevées, bien au-delà des moyennes nationale et régionale. Nous avons 31 % de décès en plus que la moyenne nationale », indique-t-elle. Le constat est similaire concernant certains cancers : «notamment des cancers des voies digestives, très présents sur l’île d’Yeu », précise-t-elle. À ces données s’ajoute une évolution des addictions : « il y a une courbe ascendante concernant l’alcool, largement au-dessus de la moyenne nationale. » Un phénomène que la coordinatrice nuance toutefois : « peut-être faut-il relativiser, car le sujet est moins tabou qu’avant. Les personnes dépendantes se font plus facilement prendre en charge, ce qui rend le phénomène plus visible. La consommation est aussi plus facilement déclarée, même si nous restons au-dessus des moyennes. »
Parmi les indicateurs les plus préoccupants figure l’indice comparatif de mortalité prématurée : « un chiffre nous a beaucoup alertés au niveau de la collectivité : celui des décès avant 65 ans », souligne Anouck Guinchard. Ces décès dits « évitables », liés notamment aux cancers du poumon, aux cancers des voies aérodigestives supérieures, à la psychose alcoolique, aux suicides ou encore au sida, sont particulièrement élevés : « nous sommes deux fois plus élevés que sur le continent au niveau de ces décès prématurés. » Ces constats dessinent un impact sanitaire lourd, marqué à la fois par des maladies chroniques et une surmortalité précoce, particulièrement chez les hommes. Face à ce phénomène, le CCAS a engagé une réflexion pour tenter d’inverser la tendance, en renforçant les dispositifs de prévention et d’accompagnement sur le territoire.
Une société face à des formes multiples d’addiction
Trouver un point d’équilibre suppose d’abord de prendre la mesure de la diversité des substances susceptibles d’entraîner une dépendance. Au-delà des drogues illicites comme le cannabis, la cocaïne ou l’héroïne, des produits légalement accessibles occupent une place centrale, à commencer par l’alcool et le tabac. Certains médicaments, tels que le Diazépam ou l’Oxycodone, peuvent également devenir problématiques lorsqu’ils sont détournés de leur usage médical. À ces substances s’ajoutent des produits du quotidien, comme la caféine ou le sucre, dont la consommation excessive n’est pas sans effets. Cette diversité rappelle que les mécanismes de l’addiction ne se limitent pas à l’illégalité, mais s’inscrivent dans des usages sociaux, culturels et médicaux beaucoup plus larges : « quand on est addict, on est malades, mais avant d’être malades, on est usagers », rappelle Jean-Pierre Couteron, psychologue clinicien.
L’addiction ne se limite en effet plus aux seules substances. Depuis plusieurs années, la recherche en santé publique reconnaît l’existence d’addictions dites « comportementales », où aucune molécule n’est en cause, mais où les mécanismes de dépendance restent comparables. Les jeux d’argent, encadrés en France par l’Autorité nationale des jeux, en sont l’exemple le plus emblématique, avec des comportements compulsifs pouvant entraîner isolement social et endettement. De la même manière, l’usage excessif des écrans (réseaux sociaux, jeux vidéo ou plateformes de streaming) interroge de plus en plus les spécialistes, qui observent des formes de perte de contrôle, de recherche de gratification immédiate et de manque, en cas d’arrêt : « toutes ces addictions agissent sur le cerveau, en provoquant un dérèglement, c’est à ce moment que l’on passe de l’usage à la maladie. Il existe maintenant des lieux d’enfermement en postcure pour le téléphone portable ».
Si toutes ces pratiques ne relèvent pas systématiquement d’une pathologie, elles illustrent une frontière de plus en plus floue entre usage, habitude et dépendance. Pour l’expert, cette évolution invite à repenser l’addiction non plus seulement comme une question de substances, mais comme un rapport global à des comportements, façonné par des facteurs psychologiques, sociaux et économiques : « il y a des consommations qui sont induites au sein même des familles, je n’ai pas honte de le dire car il y a prescription, mais c’est ma maman qui m’a appris à boire… C’était comme ça. Il y a encore beaucoup d’ivresse en France chez les jeunes qui commence dans les mariages, les communions et les fêtes familiales de manière générale», livre l’ex-président de la Fédération Addictions.
Quand les stratégies industrielles façonnent les addictions
L’influence des industries ne doit pas non plus être ignorée dans la compréhension des comportements addictifs. L’industrie du tabac en offre l’exemple le plus documenté et sans doute le plus accablant. Pendant des décennies, l’industrie du tabac a déployé des moyens considérables pour retarder la reconnaissance des dangers du tabagisme. Dès les années 1950, alors que les preuves scientifiques s’accumulent sur le lien entre cigarette et cancer, les fabricants choisissent non pas d’alerter, mais de financer des études biaisées, d’attaquer les chercheurs à travers la remise en cause systématique de leurs résultats scientifiques et d’inonder l’espace public de campagnes de communication rassurantes : « Doubt is our product » ( le doute est notre produit ), écrivait en 1969 un dirigeant de Brown & Williamson, dans un mémo interne resté célèbre. Des documents révélés après le Master Settlement Agreement montrent que ces industriels connaissaient parfaitement les risques et le potentiel addictif de leurs produits. Pendant ce temps, leurs campagnes publicitaires ont érigé la cigarette en symbole de liberté, une fiction soigneusement entretenue, incarnée par les icônes viriles de Marlboro : les fabricants ont délibérément choisi de brouiller les pistes, plutôt que de prévenir les risques. Rien qu’aux États-Unis, l’industrie du tabac a encore dépensé plus de 8 milliards de dollars en marketing en 2019, quand les budgets de prévention peinent à atteindre une fraction de ces montants.
Mais cette logique dépasse largement le tabac : « il faut mettre en avant les risques liés à ces prises de consommation, l’impact ne sera sûrement pas miraculeux, mais il faut le dire, car il faut avoir des interdits protecteurs, des règles, pour réguler l’accès à ces produits. Si vous êtes devenu alcoolique, vous savez à quel point il est devenu facile de se procurer de l’alcool dans notre société, et donc, à quel point il est compliqué de résister à cette possibilité. On ne doit par exemple pas vendre tout un tas de produits aux mineurs, notamment parce que le cerveau est encore plus fragile chez eux, jusqu’à 25 ans en réalité. Il faudrait rendre les lieux de soins autant accessible que les lieux de consommation », explique le psychologue clinicien. Face à ces « mastodontes » de l’industrie, les campagnes de santé publique peinent à rivaliser. Les budgets alloués à la prévention restent sans commune mesure avec les investissements marketing des grandes industries. Ce déluge financier se retrouve dans un paysage plus large, où la publicité est devenue une industrie tentaculaire. En 2024, les dépenses publicitaires mondiales ont atteint près de 933 milliards de dollars, avec une croissance continue tirée par le numérique. Selon l’Organisation mondiale de la santé, les États ont longtemps dépensé moins d’un milliard de dollars par an pour la lutte antitabac, alors que les recettes fiscales liées au tabac dépassaient largement ce montant. Autrement dit, les budgets de prévention restent marginaux face à la puissance de feu des industries qu’ils tentent de réguler.
« les faits pèsent peu face aux récits »
« On ne vend pas un produit, on vend un mode de vie ». La maxime, devenue un principe cardinal du marketing moderne, irrigue aussi bien l’industrie de l’alcool que les opérateurs de jeux en ligne. Certaines plateformes numériques exploitent des mécanismes de récompense proches de ceux observés dans les jeux d’argent : notifications, défilement infini, récompenses aléatoires, algorithmes conçus pour maximiser le temps d’attention, promesses de gains rapides, ciblage comportemental par l’exploitation des biais cognitifs, illusion de contrôle… Tout est conçu pour capter l’attention et prolonger l’usage. Les paris sportifs, sous la supervision de l’Autorité nationale des jeux, s’affichent massivement lors des grandes compétitions, brouillant la frontière entre divertissement et incitation à jouer. À chaque fois, la même mécanique : banaliser, séduire, fidéliser.
Ce déséquilibre n’est donc pas seulement d’ordre économique. Il est aussi narratif. Là où les campagnes publiques alertent sur les risques, les stratégies marketing vendent des imaginaires (liberté, réussite, plaisir immédiat…) Et dans cette bataille là, ce ne sont pas toujours les messages les plus rationnels qui gagnent. Cela interroge quant à l’efficacité des politiques de prévention : comment appeler à la modération dans un environnement saturé d’incitations à consommer ? À bien des égards, la prévention ressemble à une lutte asymétrique, où l’information scientifique avance à découvert face à des stratégies commerciales rodées, puissantes et durablement installées.
Quand la prévention devient une affaire collective
Depuis 2023, le CCAS de l’île d’Yeu a donc engagé un programme de prévention dédié aux conduites addictives : « nous avons voulu travailler en partenariat et aller chercher des financements », explique Anouck Guinchard. L’initiative a reçu le soutien de l’Agence régionale de santé, qui l’accompagne à hauteur de 200 000 euros sur trois ans. Au-delà du territoire insulaire, ces difficultés sont aussi observées dans un contexte plus large : « le nord-ouest vendéen se situe aussi au-dessus des courbes. On retrouve des problématiques similaires sur l’île de Noirmoutier ou sur la côte vendéenne », précise la coordinatrice. Pour déployer ses actions, le CCAS s’appuie sur des acteurs spécialisés, notamment les associations Addictions France et Avenir Santé.
À l’origine de cette mobilisation, une volonté politique assumée : « c’est une commande des élus », souligne Anouck Guinchard, évoquant des signaux d’alerte de plus en plus fréquents, notamment en période estivale : « ils sont souvent alertés par des troubles sur la voie publique, avec des jeunes estivants qui entrent dans des consommations précoces, dans un faux sentiment de sécurité lié au contexte insulaire. » Sur le terrain, les retours des professionnels confirment l’inquiétude : « je suis en lien avec les médecins, les gendarmes, qui me disent que ça ne va pas du tout. » Parmi les situations évoquées, des cas de mineurs admis pour comas éthyliques, révélateurs de la banalisation préoccupante de certaines pratiques : « face à ce constat alarmant, nous avons ressenti le besoin de nous interroger sur nos propres pratiques de consommation », explique Anouck Guinchard. Dans cette optique, une proposition a été faite aux élus. Celle de se former : « le maire est à la fois employeur, garant de l’ordre public et organisateur d’événements. Il est directement confronté à ces problématiques. »
Certains élus ou chefs de service ont ainsi intégré le Comité local de sécurité et de prévention de la délinquance (CLSPD), une instance de coordination particulièrement active en période estivale : « on s’y réunit une fois par semaine durant tout l’été, avec des médecins, des gendarmes, des policiers municipaux, des cafetiers, des responsables d’établissements de nuit, des élus, des pompiers… L’objectif est de dresser un état des lieux en temps réel de ce qu’il se passe sur le territoire. » Jusqu’alors absente de ce dispositif, la prévention a progressivement trouvé sa place : « j’ai demandé à intégrer cette instance pour que, en fonction des problèmes repérés, on puisse mettre en place des actions au plus près du terrain », poursuit-elle. Car pour la coordinatrice, la réponse ne peut pas être uniquement répressive : « les forces de l’ordre ont évidemment leur rôle à jouer, mais ça ne suffit pas. Ce n’est pas qu’en interdisant que l’on a un impact dans la lutte contre les addictions. » Il s’agit plutôt de confronter les regards pour mieux travailler ensemble, mais aussi former les agents municipaux en contact avec des publics sensibles, pour mieux comprendre ce qu’est une conduite addictive, savoir orienter les personnes et gérer plus efficacement ces situations en interne : « le soin ne peut pas être imposé. Il doit s’inscrire dans une diversité d’accompagnements, où chacun a sa place, sans disqualifier les autres approches », souligne Anouck Guinchard.
Une évolution notable sur un territoire qui, jusqu’à récemment, était dépourvu de structures adaptées : « il y a trois ans, l’île d’Yeu n’avait pas de véritable filière de soins pour les conduites addictives. Les personnes concernées devaient se rendre sur le continent. » Depuis, l’offre s’est progressivement renforcée : « nous avons aujourd’hui la chance d’accueillir des acteurs du soin directement sur l’île », se félicite-t-elle. Des permanences sont notamment assurées par le Centre médico-psychologique de la Barre-de-Monts, avec la présence d’un psychiatre addictologue. Par ailleurs, un centre de soins en addictologie, porté par Addictions France, propose désormais des consultations régulières au centre de santé local. Une avancée significative, qui permet de rapprocher l’accompagnement des usagers et de lever, en partie, les freins liés à l’isolement géographique.
De la statistique à l’individu
À l’échelle nationale, la consommation d’alcool recule, mais les usages à risque persistent. Près d’un quart des Français dépassent encore les repères sanitaires, et 10 % des consommateurs concentrent à eux seuls plus de la moitié de l’alcool ingéré. Derrière ces chiffres, les mécanismes sont bien identifiés : isolement, ennui, pression sociale ou encore banalisation culturelle. Dans les territoires insulaires ou touristiques, ces facteurs peuvent se cumuler. Si les Pays de la Loire affichent globalement des niveaux de consommation légèrement inférieurs à la moyenne nationale, les acteurs de terrain décrivent des réalités bien différentes à l’échelle locale. Sur l’île d’Yeu, les indicateurs sanitaires traduisent des comportements à risque installés dans la durée. Si l’ennui, l’isolement ou la solitude sont souvent identifiés comme des facteurs facilitant les conduites addictives, les spécialistes mettent en garde contre toute lecture trop simpliste. L’isolement géographique, en lui-même, n’est pas nécessairement un facteur de risque : il peut même devenir un levier de prévention. L’exemple de l’Islande est régulièrement cité. À partir de la fin des années 1990, le pays a mis en place un vaste programme éducatif centré sur le développement des compétences psychosociales des jeunes (gestion des émotions, estime de soi, relations sociales), combiné à une forte implication des familles et des collectivités. En l’espace d’une quinzaine d’années, la consommation d’alcool et de drogues chez les adolescents a chuté de manière spectaculaire, faisant de l’Islande une référence en matière de prévention.
À l’échelle locale, la réalité reste plus contrastée : « certains arrivent sur l’île d’Yeu avec déjà des problématiques, en pensant qu’ils vont trouver ici des solutions à leurs difficultés », observe Anouck Guinchard. Mais l’isolement peut aussi amplifier les fragilités existantes : « si l’on n’arrive pas en forme, ce n’est pas forcément là que ça s’arrange. Il faut être solide au départ. » Une mise en garde qui rappelle que les conduites addictives ne relèvent jamais d’un seul facteur. Entre environnement, parcours individuel et ressources disponibles, c’est l’équilibre, ou son absence, qui détermine l’évolution des situations : « face aux mêmes drogues, nous ne sommes pas tous égaux », rappelle Jean-Pierre. « Le même verre d’alcool ne produira pas les mêmes effets selon les individus. Nous n’avons ni la même constitution, ni les mêmes histoires. Certains portent des trajectoires lourdes, qu’ils cherchent à apaiser, tandis que d’autres consomment de manière festive, ponctuellement. » Une diversité de situations qui rend illusoire toute approche uniforme : « pour certains, maintenir une consommation contrôlée n’est pas si difficile. Pour d’autres, cela devient très compliqué, voire impossible. Et pour certains, l’abstinence s’impose. Il n’y a pas de parcours standard. »
Cette complexité se retrouve dans la prise en charge : « elle se déroule généralement en plusieurs étapes », explique-t-il. « D’abord, il faut créer une alliance avec une personne souvent ambivalente face à sa consommation. Cela demande du temps, et un environnement protecteur. » Vient ensuite le travail thérapeutique : « la psychothérapie permet d’explorer les traumatismes, les dysfonctionnements, les émotions. » Mais même à ce stade, la volonté seule ne suffit pas toujours : « le stress peut provoquer une forme de court-circuit : malgré toute la bonne volonté du monde, la personne replonge. » D’où l’importance d’un levier central : « la motivation ». En amont, la prévention peut aussi passer par des chemins moins visibles. Le pôle culturel du Petit Chiron joue ainsi un rôle indirect. En favorisant les rencontres entre générations et milieux différents, il contribue à retisser du lien social : « on y apprend à lire, mais aussi à discuter », souligne Jean-Pierre. Un apprentissage essentiel, qui s’inscrit dans le développement des compétences psychosociales : gérer ses émotions, son stress, son ennui ou ses colères. Autant de ressources qui, selon les spécialistes, constituent un rempart face aux conduites addictives : « les produits donnent souvent l’illusion de la maîtrise, conclut-il. Mais ils laissent en réalité complètement dépendant de leurs conséquences. »
Les compétences psychosociales, un outil clé de prévention
Dans cette logique de prévention, un travail de fond a également été engagé auprès des plus jeunes. Les équipes sont ainsi intervenues pour former l’ensemble des animateurs, ainsi qu’une partie des enseignants du primaire et du collège de l’île d’Yeu, aux compétences psychosociales : « tout ce qui permet d’être bien dans ses baskets, de répondre de manière efficace aux épreuves du quotidien », résume Anouck Guinchard. Derrière cette approche, une idée simple : chacun peut, à un moment donné, avoir besoin d’un appui : « on a tous besoin d’une béquille par moment. Ces compétences peuvent justement jouer ce rôle », poursuit-elle. Apprendre à reconnaître ses émotions, identifier ses besoins, communiquer avec les autres, faire des choix éclairés ou développer son esprit critique… autant de ressources qui s’acquièrent et se renforcent avec le temps et un travail qui commence dès le plus jeune âge : « ce sont des compétences qui peuvent se développer dès la petite enfance. Et c’est un travail passionnant à mener avec les enfants », souligne-t-elle. Un investissement précoce, considéré par de nombreux spécialistes comme un levier clé pour prévenir, à long terme, les conduites à risque.
Quand le sport devient aussi un enjeu de prévention
Le travail de sensibilisation ne s’est pas limité au cadre scolaire. Il s’est également étendu aux clubs sportifs, où les entraîneurs occupent une place centrale dans la construction des repères des adolescents : « il ne s’agit pas d’interdire, mais de proposer des alternatives, d’accompagner pour réduire les risques », souligne Anouck Guinchard. Car le sport, lui aussi, n’échappe pas aux logiques addictives : « chez les éducateurs, il y a cette notion de performance », analyse Jean-Pierre. « Or, les trois grandes portes d’entrée dans l’addiction sont le plaisir, la gestion de la douleur et la recherche de performance. » Un parallèle qui éclaire autrement certaines pratiques : « le grand sujet du sport, c’est le dopage. C’est une forme d’addiction à laquelle on a simplement changé le nom pour la rendre plus acceptable. » Dans ce contexte, le rôle des encadrants devient déterminant : « ils doivent apprendre à réguler le rapport à la performance, à accepter la défaite, à ne pas mettre en jeu la santé du corps. »
À ces phénomènes s’ajoutent des pratiques culturelles bien ancrées, notamment lors des rencontres sportives : « les clubs du continent sont souvent accueillis avec l’idée de faire la fête », observe Anouck Guinchard. « Il y a une forme de pression à bien recevoir, qui passe parfois par des excès. Certains estiment qu’un accueil réussi, c’est repartir à quatre pattes dans le bateau… » Une représentation que les acteurs locaux cherchent aujourd’hui à faire évoluer : « il faut réussir à déconstruire ces codes. On peut accueillir de manière qualitative, mais autrement. » Un travail de coureur de fond, qui vise à faire du sport non plus un vecteur de banalisation des excès, mais un espace d’apprentissage de l’équilibre : « pour rencontrer les personnes en situation d’addiction, il faut multiplier les portes d’entrée », insiste Jean-Pierre. « On ne parle pas de la même manière ici que dans un contexte festif, au milieu de personnes qui consomment. » Une approche pragmatique, qui s’inscrit dans la logique de réduction des risques : aller vers les publics, s’adapter aux contextes, et intervenir sans jugement lorsque la consommation devient difficile à maîtriser.
Adapter la prévention aux réalités de terrain
Dans les structures de soins, cette diversité des situations impose des réponses différenciées : « on n’accompagne pas de la même façon un adolescent de 15 ans qui fait ses premières expériences, qu’une personne qui a consommé pendant vingt ans, parfois dans l’isolement », souligne-t-il. Une réalité qui rappelle que chaque parcours est singulier, et que l’accompagnement doit s’ajuster à l’histoire de chacun. Sur le terrain, cette philosophie se traduit par des actions concrètes. Avec l’appui de l’association Avenir Santé, le CCAS a fait le choix d’aller au plus près des consommateurs : « nous organisons des interventions directement auprès des jeunes, sur les plages ou en terrasse, sur le port », explique Anouck Guinchard. L’objectif est d’informer sans stigmatiser pour ouvrir le dialogue : « les risques d’une consommation excessive ne concernent pas seulement le produit lui-même. » Dans cette optique, des outils de prévention sont distribués : préservatifs, éthylotests, matériel de réduction des risques. Une manière d’agir concrètement sur le terrain, là où les pratiques ont lieu : « il s’agit d’aller vers les gens, de casser le tabou, et parfois de les orienter vers le soin lorsqu’ils en expriment le besoin. »
Autre axe majeur du dispositif, la rencontre avec le monde de l’entreprise : « on peut s’appuyer sur la médecine du travail, qui joue un rôle de relais sur ces sujets, mais dans les faits, on s’est rendu compte qu’elle manquait de moyens », observe Anouck Guinchard. Sur le terrain, certaines pratiques persistent et freinent la prise en charge : « dans certaines entreprises, dans un contexte de recrutement compliqué, on préfère conserver un salarié présentant des conduites addictives, qui peut être absent certains jours mais reste performant lorsqu’il est présent », décrit-elle. Une situation souvent tue en interne : « le sujet n’est pas abordé par peur que la personne quitte l’entreprise. » Pour la coordinatrice, cette stratégie est contre-productive : « il faut déconstruire ces représentations et comprendre qu’en parler permet au contraire de soutenir le salarié, de le reconnaître et, progressivement, d’ouvrir des portes vers l’accompagnement. »
Certains secteurs apparaissent particulièrement exposés, à commencer par l’hôtellerie restauration : « on se questionne beaucoup sur les conditions de travail des saisonniers. Les employeurs se sentent vraiment dépourvus face aux phénomènes de prise de cocaïne pour assurer les services », souligne-t-elle. Entre exigence de rentabilité, ambiance festive et contraintes de travail intensif, l’équilibre reste difficile à trouver : « il faut composer avec des univers qui se superposent : celui des vacances et de la fête pour les uns, celui de la performance et du rendement pour les autres ». Parfois, les deux en même temps…
Les échanges en fin de débat ont pour conclure fait émerger une attente forte des habitants. Celle de la création de groupes de parole autour des addictions. Une demande qui renvoie à une histoire locale déjà ancienne. Sur l’île d’Yeu, une association baptisée La Bouée de Sauvetage avait été créée dès 1995 pour répondre à ces besoins. Son objectif était alors « l’écoute, la prévention et les soins aux toxicomanes, à leur famille et à leur entourage ». À une époque où les dispositifs spécialisés étaient quasi inexistants sur le territoire, elle constituait l’un des rares espaces d’accompagnement local. Dissoute en 2015, cette structure témoigne néanmoins d’une prise de conscience précoce des problématiques locale liés aux addictions, et de la nécessité récurrente de recréer des lieux de parole et d’accompagnement sur l’île d’Yeu.
Valentine Lanave
En attendant, les Alcooliques anonymes (AA) proposent des réunions en ligne accessibles gratuitement, destinées aux personnes souhaitant échanger sur leur rapport à l’alcool, sans inscription préalable et dans l’anonymat le plus strict. Ces rencontres, organisées plusieurs fois par jour, permettent de participer à distance via un simple lien de visioconférence. Les réunions sont ouvertes à tous : personnes concernées, en questionnement ou déjà engagées dans une démarche d’arrêt. Certaines séances sont également dédiées aux nouveaux participants ou à des thématiques spécifiques. L’objectif du dispositif repose sur le partage d’expérience entre pairs et le soutien mutuel, au cœur du fonctionnement des AA.
Accès aux réunions en visioconférence : https://alcooliques-anonymes.fr/creunions/reunions-en-visio/
Contact local :
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Excellente synthèse qui souligne que l’impression de serenité sur L’ile n’est pas si vraie que l’on veut bien le dire, au contraire, et qu’il y un reel besoin de réaction, de soins, d’accompagnement. Des initiatives sont prises, la conscience du phénomène se développe, mais il y a un vrai sujet.
merci pour cette synthèse qui éveille nos consciences !
merci également à l’association Une île des auteurs et aux intervenants pour cette conférence de qualité.