Entre l’île d’Yeu et le Japon, entre les chemins de la Citadelle et les rues de Tokyo, il y a plus de 10 000 kilomètres. Pourtant, pour cet islais devenu père il y a quelques semaines à peine, le voyage n’a jamais vraiment été une question de distance. C’était avant tout une quête. Une quête de sens, de découverte et, finalement, d’amour.
À quelques jours seulement, Sacha ignore encore qu’il porte déjà en lui plusieurs horizons. Le souffle de l’Atlantique, les chemins de l’île d’Yeu, les collines du Pays basque où vivent aujourd’hui ses parents, mais aussi l’effervescence de Tokyo et la délicatesse de la culture japonaise. Ce bébé est le fruit d’une histoire qui a commencé à plus de dix mille kilomètres des côtes vendéennes. Une histoire d’amour, bien sûr.
Une histoire d’ouverture au monde car, avant de devenir le père de Sacha, avant de rencontrer Mai, son épouse japonaise, il y avait un enfant discret qui grandissait à deux pas de la forêt de la Citadelle, au pied de la chapelle Saint-Amand. Hugo Tonnel était de ceux que l’on remarque peu, de ceux qui observent davantage qu’ils ne parlent. Un enfant introverti, heureux de retrouver toujours les mêmes amis pour partager une partie de Game Boy ou quelques heures devant un ordinateur. Une enfance simple, préservée du brouhaha du continent, protégée par ce rythme particulier que seuls connaissent ceux qui ont grandi entourés par la mer : « je ne sais pas comment survivent les enfants introvertis dans les grandes villes », confie-t-il aujourd’hui.
L’île lui a offert cet espace dont il avait besoin. Mais comme beaucoup d’enfants de l’île d’Yeu, il regardait aussi vers l’horizon : « lorsqu’on grandit sur une île, on aime profondément l’endroit où l’on vit, mais on rêve aussi de découvrir ce qui existe au-delà ». Pour lui, cet ailleurs avait un nom : le Japon. D’abord à travers les mangas : « Pokémon, Naruto ou Bleach ». Puis grâce à un professeur d’histoire-géographie passionné qui, un jour, consacra un cours à l’archipel japonais. Les photographies, les récits de voyage, les paysages… Quelque chose s’alluma. À quinze ans, il commence à préparer des voyages imaginaires. Il note les vols, les trains, les hébergements, les lieux qu’il souhaiterait visiter. Puis il range ses notes, persuadé qu’un tel projet restera inaccessible… Mais certains rêves sont patients. Quelques années plus tard, alors qu’il étudie l’art à Nantes, il ressort ses vieux carnets. Cette fois-ci, le projet devient réel. Sur son ordinateur, il donne même un titre à son projet : « Quelque chose de plus grand ». C’était le commencement.


À vingt ans, il s’envole seul pour un mois. Le choc est immense. Tokyo, ses foules, ses codes, sa langue, sa manière de penser le collectif. Plus qu’un choc culturel, il parle aujourd’hui d’une déconstruction : « il faut arrêter de penser comme chez nous et commencer à réfléchir comme là-bas. » Il découvre un pays où l’on attend patiemment son tour, où l’on laisse descendre les voyageurs avant de monter dans le train, où chacun fait attention à ne pas déranger les autres. Cette première expérience agit comme une révélation. De retour en France, le quotidien lui paraît soudain différent. Puis viennent d’autres séjours. Et lorsque son mal-être atteint un point de rupture, il prend une décision décisive : « partir un an avec un visa vacances-travail ». Cette année deviendra presque une décennie. Hugo enchaîne les petits boulots, apprend le japonais, vit dans des dortoirs bondés, suit des études de langue avant d’intégrer une académie de design à Tokyo, spécialisée dans l’architecture intérieure. Le jeune islais découvre alors le Japon réel, avec ses qualités mais aussi ses défauts. Loin des fantasmes, loin des cartes postales. Et c’est par ce regard nuancé, qu’il a appris à aimer ce pays : « les Japonais et les Français sont très différents, mais on reste humains. La gentillesse et le sourire sont universels. »


Puis arrive Mai. Sur ce chapitre, Hugo préfère rester discret. Il sourit lorsqu’il évoque « la version officielle » de leur rencontre, lors d’un événement international. Leur relation naît dans un contexte compliqué, en pleine pandémie. Mais les obstacles habituels des couples franco-japonais sont déjà largement derrière eux. Après sept années passées au Japon, Hugol maîtrise la langue et connaît les codes culturels. Quant à Mai, elle a étudié la cuisine française à Tokyo et « obtenu des certifications en œnologie et en fromages français ». Ils apprennent surtout à faire ce qui constitue probablement le secret des couples durables. Prendre le temps de se comprendre : « ce qui nous paraît normal ne l’est pas forcément pour l’autre. » Les différences ne disparaissent pas, elles deviennent des richesses.

Quelques années plus tard, le couple décide de tenter une nouvelle aventure : vivre en France. Direction le Pays basque, où les parents d’Hugo se sont installés. Six mois après lui, Mai débarque à son tour. Et presque immédiatement, ils prennent le bateau pour l’île d’Yeu. Elle y découvre des paysages sauvages, la famille de son époux, les habitudes locales, les « morgates », la baguette, l’apéritif et cette fameuse culture de la bise qui surprend tant de visiteurs étrangers. L’accueil y est chaleureux, le souvenir, intact : « elle est aussi pressée que moi d’y retourner. » Aujourd’hui, leur vie se construit dans le sud de la France; et le Japon reste présent au quotidien. Dans la langue, les habitudes, les projets et désormais, dans l’éducation de leur fils, né il y a trois semaines.

Une nouvelle aventure qui commence pour le couple. Entre deux nuits écourtées et les émerveillements des premiers jours, les jeunes parents imaginent déjà ce qu’ils souhaitent transmettre à leur enfant : « le japonais et le français, l‘humilité et la liberté, la discipline et le franc-parler ». La culture de ses deux pays ; et peut-être aussi un peu de cet héritage islais qui continue de vivre, malgré la distance. Un jour, Sacha ira pêcher les morgates avec ses arrière-grands-parents. Un jour, il découvrira la fête des fleurs. Un jour, il comprendra qu’il est né de la rencontre de plusieurs mondes, car c’est sans doute la plus belle leçon de cette histoire…
À ceux qui opposent les cultures, les origines ou les territoires, ce jeune père répond par son parcours. Lui qui a quitté les sentiers de Saint-Amand pour les avenues de Tokyo sait désormais que ce qui rapproche les êtres humains n’est ni la langue, ni le pays, ni même la culture. C’est la curiosité : « quand quelqu’un est prêt à parler de sa culture avec bienveillance, et que l’on est prêt à l’écouter avec la même bienveillance, alors naissent les meilleures conversations. » Entre l’île d’Yeu et le Japon, il y a certes des milliers de kilomètres mais parfois, il suffit d’un sourire, d’un peu de curiosité et d’une rencontre pour abolir les océans.
Valentine Lanave
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Merci pour cette belle leçon de vie 🙏😊
Le jour où en France un LFI et un RN seront capables de converser gentiment avec la même curiosité d’esprit, je croirai vraiment au « vivre ensemble » 😄
Cela dit, l’histoire de Hugo et Mai est belle …
À notre connaissance, Hugo et Mai n’ont pas encore résolu les divisions politiques françaises 😄
Merci aux parents « Pouzi » 😘 qui ont accompagné leur fils dans cette quête de l’ailleurs. Un nid au pays Basque dans lequel Patrice et Isabelle ont accueilli avec tendresse Mai dans ses 1ers pas en France. Et maintenant Sacha, petit amour auquel son grand-père transmettra l’amour de la mer et… Lire la suite »