Premier volet de notre série consacrée aux conséquences de la canicule sur les agriculteurs de l’île.
Depuis vingt-six ans, Philippe Cantin cultive les terres de l’exploitation familiale. Réparties sur six hectares, ses parcelles sont disséminées aux quatre coins de l’île : la Meule, la Croix, les Sapins, Marais Salé, Ker Bossy : « au total, cela représente 18 îlots », explique-t-il depuis son siège d’exploitation de Saint-Sauveur. Comme beaucoup d’habitants de l’île, le maraîcher a vécu cet épisode de canicule comme une période « difficile » et « fatigante ». Si les périodes de sécheresse ne sont pas inédites, les températures enregistrées ces derniers jours l’ont surpris : « on a souvent des périodes de sécheresse, mais là, on a eu des températures quand même très élevées par rapport à ce que l’on connaît habituellement. » Dans ses souvenirs, seule la canicule de 2003 s’en rapproche, même si, selon lui, « les températures n’étaient pas aussi hautes ici ».
Des cultures déjà fragilisées
Les conséquences commencent déjà à apparaître dans les champs et les serres. Malgré un arrosage quotidien, certaines cultures souffrent : « on va avoir de la perte sur les salades. On en saura plus d’ici quinze jours ou trois semaines. » Sous l’effet de la chaleur, certaines fleurs brûlent avant même de pouvoir être pollinisées. Les abeilles, moins actives lorsque les températures grimpent, aggravent encore la situation : « des fleurs de tomates ont séché. Il va y avoir de la perte sur plusieurs cultures, c’est indéniable. Si vous n’arrosez pas la salade deux fois par jour, c’est perdu. » Les pommes de terre, elles aussi, accusent le coup : « la production sera au rendez-vous, mais le calibrage sera diminué à cause de cette chaleur. » Pour un maraîcher, les conséquences économiques restent difficiles à mesurer tant que les récoltes ne sont pas sorties de terre : « tant que le produit n’est pas récolté, on ne peut pas connaître précisément les quantités ni les kilos que l’on vendra. »

Toute une organisation repensée
Pour limiter les pertes et économiser une ressource précieuse sur une île alimentée en eau depuis le continent, Philippe Cantin adapte son organisation. Toutes ses serres sont équipées d’un système d’irrigation au goutte-à-goutte piloté par électrovannes, qui fonctionne principalement la nuit afin de limiter l’évaporation : « les champs, je commence à les arroser à partir de quatre heures du matin avant l’arrivée des employés à sept heures. » L’exploitation emploie jusqu’à une dizaine de salariés en pleine saison : « nous travaillons à dix ou onze pendant l’été, contre seulement deux hors saison. D’ailleurs, il devient de plus en plus difficile de recruter. Certains employés viennent du Maroc. » En cas de coupure du réseau, l’agriculteur peut compter sur une réserve d’eau destinée à sécuriser l’irrigation.
Travailler avec la chaleur
La semaine dernière, les horaires ont été adaptés : « on n’a travaillé que les matins. Les après-midi étaient vraiment trop chauds. Les ouvriers travaillent de 7 heures à midi, mais nous assurons quand même le marché tous les jours. » Avec l’arrivée prochaine des saisonniers, il envisage même de commencer les journées encore plus tôt, dans la limite de la luminosité disponible. Dans les serres, la température grimpe rapidement. Dès neuf heures du matin, la chaleur devient déjà difficilement supportable. Pour protéger les cultures, le maraîcher applique un produit blanchissant sur les serres : « cela permet de couper les rayons du soleil pour éviter que ça brûle. Le produit se désagrège ensuite naturellement. » Les conditions de travail évoluent également : « on fait des pauses, on fournit des bouteilles d’eau à tout le monde. C’est obligatoire. »

Une adaptation permanente
S’adapter est devenu une nécessité, mais pas toujours un choix. Les commandes de plants sont passées dès l’automne précédent, rendant impossible toute modification des variétés au dernier moment : « c’est plus simple d’adapter nos pratiques de travail que nos cultures. » Pour lui, le meilleur soutien que peuvent apporter les consommateurs reste assez basique :« consommer local. » Conscient que tous les budgets ne le permettent pas, il rappelle que les prix suivent la saisonnalité des productions : « les nouveaux produits en début de saison coûtent toujours plus cher. Je m’appuie sur les cours du marché de gros de Nantes pour fixer mes tarifs. »
« Nous sommes tributaires de la météo »
L’inquiétude principale de Philippe Cantin n’est pas tant cet épisode de chaleur que sa durée : « c’est bien… mais il ne faudrait pas que ça dure trop longtemps. » L’orage tombé dans la matinée lui redonne un peu d’espoir : « ça fait vraiment du bien aux cultures. En agriculture, quand il pleut trop longtemps, on se plaint. Quand il fait chaud trop longtemps, on se plaint aussi. Nous sommes totalement tributaires des aléas météorologiques. La nature est une variable que l’on ne maîtrise pas. » Quant à savoir si ces épisodes vont devenir la norme, le maraîcher reste prudent : « je ne sais pas si ce sera récurrent. On m’a parlé de canicules dans les années 1950 et 1960. On ne peut pas deviner l’avenir. Nous avons un métier difficile, où l’on doit sans cesse s’adapter au climat, avec de nombreuses contraintes et sans aucune certitude de résultat. J’aimerais aussi une meilleure compréhension de la part des clients. »
Derrière chaque légume vendu en direct se cache une réalité souvent méconnue : celle d’une profession qui compose chaque jour avec la météo, l’économie et l’incertitude, bien loin des rayons uniformes de la grande distribution.
Propos recueillis par Valentine Lanave
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