« On n’avait pas une chaleur pareille il y a quinze ans »

© Valentine Lanave

Deuxième volet de notre série consacrée aux conséquences de la canicule sur les agriculteurs de l’île.

Installé au marais Mottou depuis 2009, Rémi Girod cultive seul trois parcelles, soit un peu plus d’un hectare de maraîchage. Comme beaucoup d’agriculteurs de l’île, il savait que la chaleur allait arriver. Mais pas à ce point : « forcément, on a été surpris par l’arrivée de la canicule. On était prévenus depuis plusieurs jours, mais on ne savait pas jusqu’où les températures allaient monter. » Un premier épisode de chaleur, survenu dès le mois de mai, avait déjà laissé entrevoir un été particulier. Cette fois, le maraîcher estime avoir franchi un cap : « c’est différent de ce que j’ai connu auparavant. Les températures étaient vraiment beaucoup plus élevées. Au-dessus de 35 degrés, les végétaux ont énormément de mal à supporter la chaleur. Ils se mettent en protection et n’évaporent quasiment plus. »

« Je n’avais jamais vu mon terrain dans cet état »

Le spectacle, au lendemain des journées les plus chaudes, l’a marqué : « c’est vraiment la première fois que je voyais mon terrain dans cet état-là. Tout le champ était fané. » Sous les serres, certaines tomates n’ont pas résisté : « j’ai eu quelques têtes de tomates qui ont littéralement cuit. Heureusement, une fois le gros de la chaleur passé, les plantes sont reparties dès le lendemain. » Si les cultures ont retrouvé un peu de vigueur, les conséquences ne seront visibles que dans les semaines à venir : « beaucoup de fleurs n’ont pas pris avec la chaleur. Je pense que j’aurai une grosse baisse de rendement sur les tomates d’ici trois semaines. » Même les animaux ont souffert : « Mes poules étaient en PLS, elles tiraient la langue. Heureusement, elles avaient de l’eau et de l’ombre, donc je n’ai eu aucune perte. »

© Valentine Lanave

Des journées qui commencent à l’aube

Pour limiter les dégâts, impossible de réduire l’arrosage : « je n’ai pas eu le choix : il a fallu arroser à fond, notamment pour refroidir les serres et les cultures. Après, je suis équipé en goutte-à-goutte, donc la consommation reste raisonnable. » Comme les autres agriculteurs, Rémi Girod a complètement revu son organisation : « j’embauchais à 6 heures du matin, je travaillais jusqu’à midi, puis je reprenais vers 18 heures jusqu’à la tombée de la nuit. » Sous les serres, malgré les précautions prises, la température est devenue difficilement supportable : « je les ai blanchies avec du blanc de Meudon pour limiter les rayons du soleil. Malgré ça, on est quand même monté à plus de 50 degrés. C’était la folie ! »

Apprendre à travailler autrement

Face à ces épisodes de chaleur, le maraîcher ne parle pas de résignation mais d’adaptation : « je pense que ces canicules deviennent plus fréquentes. C’est quand même le deuxième épisode avant même le mois de juillet. J’ai l’impression que ça s’intensifie. » En quinze ans de maraîchage sur l’île, il estime avoir vu le climat évoluer : « on n’avait pas une chaleur pareille il y a quinze ans. » Un souvenir reste particulièrement marqué dans sa mémoire. Lors du précédent épisode de canicule, il y a trois ans, sa récolte de potimarrons avait subi des dégâts qu’il n’avait jamais observés auparavant : « les potimarrons avaient littéralement cuit au soleil. Leur peau avait éclaté. Je n’avais jamais vu ça. Ils étaient invendables et j’ai dû tout brader. » Cette année, les feuilles protègent encore les fruits : « pour le moment, le feuillage fait de l’ombre aux potimarrons. Mais si une nouvelle canicule arrive juste avant la récolte du mois d’août, ce sera foutu. » Ces épisodes l’obligent désormais à faire évoluer ses méthodes de culture : « je cherche des variétés qui résistent mieux aux fortes chaleurs. J’essaie aussi d’organiser les plantations pour que certaines espèces protègent naturellement les autres. Par exemple, je plante du maïs ou des tournesols côté sud pour créer de l’ombre. » Autant de solutions qui témoignent de la capacité d’adaptation d’un métier confronté en permanence aux caprices de la météo.

© Valentine Lanave

« Il faut accepter de vivre avec »

Malgré les difficultés, Rémi Girod refuse de céder au pessimisme : « soyons positifs. Ça nous entraîne à nous adapter face aux aléas météorologiques. » Pour lui, cette réalité dépasse largement le monde agricole : « après la pluie vient le beau temps, et après la canicule vient la pluie. On est tous dans le même bateau. Les maçons, les agriculteurs, les marins ou même les vacanciers : tout le monde subit la chaleur. Ce n’est facile pour personne. Il faut juste accepter de vivre avec. » Un discours empreint de pragmatisme qui illustre une autre facette de l’agriculture insulaire : celle d’hommes et de femmes qui, malgré les incertitudes climatiques, continuent d’adapter leurs pratiques plutôt que de renoncer.

Propos recueillis par Valentine Lanave

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