Un an après Calypso : enquête sur une fermeture qui continue d’interroger

Fin 2024, la décision tombait. L’EHPAD Calypso devait fermer pour être transformé dans le cadre d’une restructuration médico-sociale portée localement par le CCAS, avec l’appui des autorités départementales et sanitaires. Au printemps 2025, le conseil d’administration du CCAS de l’île d’Yeu entérine la fermeture de l’EHPAD Calypso. Nous sommes un an plus tard et le débat est loin d’être refermé. Entre tensions politiques, inquiétudes des familles, saturation des capacités restantes et vieillissement accéléré de la population, l’affaire Calypso est devenue bien plus qu’un simple dossier budgétaire. Elle met en évidence une interrogation pour l’avenir de l’île d’Yeu : comment accompagner le vieillissement dans un territoire insulaire où les modèles nationaux semblent eux-mêmes atteindre leurs limites ?

Une décision prise dans un contexte de vieillissement accéléré

Les chiffres du diagnostic territorial sont sans ambiguïté. En 2020, 32,4 % des habitants de l’île d’Yeu avaient plus de 65 ans, contre 24,7 % en Vendée. Les plus de 75 ans représentaient déjà 14,6 % de la population. L’indice de vieillissement atteignait 199, contre 108 pour l’ensemble du département. Entre 2014 et 2020, cet indice a progressé de 39 %, soit presque deux fois plus vite qu’en Vendée. Au moment même où la fermeture de Calypso est décidée, tous les indicateurs démographiques pointent vers une augmentation future des besoins liés à la dépendance. À cette réalité s’ajoute une particularité locale rarement prise en compte dans les projections : près de 70 % du parc immobilier est constitué de résidences secondaires. Une partie de leurs propriétaires pourrait choisir de s’installer durablement sur l’île au moment de la retraite ou du grand âge, accentuant encore la pression sur les services destinés aux personnes âgées.

Les inquiétudes exprimées à l’époque par les familles ne relevaient pas uniquement de scénarios futurs. Dans un procès-verbal du CCAS daté d’août 2025, il est indiqué que quatorze personnes figurent déjà sur liste d’attente pour intégrer l’EHPAD des Chênes Verts, dont trois situations jugées urgentes. Le maire de l’île d’Yeu, Patrice Bernard, alors tête de file de l’opposition, ne s’était pas exprimé à l’époque sur la fermeture de Calypso. Questionné à ce sujet, il affirme désormais: « il y a eu un manque d’anticipation. Il est opportun de faire des travaux aux Chênes Verts pour la réhabilitation des chambres, cuisine et dépendances… Certes, le coût des travaux va engendrer des prix de journée plus élevés, mais le plus important, c’est l’humain, et il est de notre devoir de recruter une ou un directeur d’établissement pour gérer la structure au quotidien. Cette disposition va être mise en place cette année, c’est notre devoir et nous travaillons avec le département, propriétaire de l’établissement, pour planifier des travaux qui sont prioritaires, pour le bien-être de tous. J’éprouve un profond respect pour les agents qui travaillent au service de nos aînés, ils font un travail remarquable ».

L’étude MAZARS au cœur de la décision

Pour justifier la restructuration de l’offre médico-sociale, les décideurs locaux se sont appuyés sur une étude réalisée par le cabinet MAZARS. Plusieurs citoyens et membres de la presse ont demandé dès l’an dernier à consulter le document. Diffusion refusée publiquement au motif que le Département ne souhaitait pas sa communication or, juridiquement, une étude commandée par une collectivité constitue généralement un document administratif communicable, sauf exceptions précisées par des règles de droit. Fort heureusement depuis, Grain de Sel a réussi à mettre la main sur cette pièce tant controversée.

Officiellement, cette restructuration s’appuie sur plusieurs constats convergents. La fragilité financière des établissements, un parc immobilier vieillissant, des difficultés persistantes de recrutement, ainsi que l’évolution des politiques publiques en faveur du maintien à domicile. Le diagnostic réalisé par le cabinet MAZARS confirme cette analyse en décrivant un modèle devenu structurellement fragile, une offre médico-sociale encore peu diversifiée, des coûts en hausse continue et la nécessité de « repenser l’accompagnement » dans son ensemble. Mais le rapport ne conclut pas explicitement à la nécessité de fermer un EHPAD. Et c’est là que le dossier bascule du pronostic technique vers le terrain politique, car ce document plaidait davantage pour une restructuration globale de l’offre que pour une suppression sèche de capacités. L’ancienne maire de l’île d’Yeu, Carole Charuau, toujours conseillère départementale, avait accepté la trajectoire de restructuration portée par le Département. Sollicitée à plusieurs reprises, elle n’a toujours pas, à ce jour, répondu à nos questions.

Selon la cheffe de la minorité actuelle, Laure Barault, également conseillère départementale, qui avait exprimé son opposition à une fermeture jugée « précipitée » lors d’une manifestation, en demandant « d’attendre les conclusions complètes de l’audit Mazars » avant toute décision définitive, la situation lui paraît toujours « dramatique » : « je reste persuadée que la fermeture de Calypso est une erreur, on aurait pu en discuter plus sérieusement avec le Département, la situation actuelle manque de transparence, on ne nous dit rien. Nous avions déjà recruté un directeur d’Ehpad compétent, que l’on a gentiment congédié. Recruter un nouveau directeur ne servira à rien si l’on ne définit pas clairement les rôles. La mise en place d’un groupement d’aidants à domicile me semble envisageable et précieux à ce stade, d’autant plus que nous disposons de personnes ressources sur l’île, même si elles ne sont pas toutes soignantes  ».

Le « virage domiciliaire » face aux limites de l’insularité

Depuis, les documents du CCAS de l’île d’Yeu laissent apparaître de manière progressive une stratégie assumée, qui repose sur la mutualisation des budgets, le transfert des personnels, la concentration des capacités d’accueil sur l’établissement des Chênes Verts, ainsi que le développement important du service autonomie à domicile (SAD). Interrogée sur l’évolution locale de l’accompagnement à domicile, Maryline Goizet, responsable de secteur pour l’ADMR de l’île d’Yeu (Aide à domicile en milieu rural) , confirme qu’il existe bien « une augmentation des demandes d’accompagnement » dans le secteur des aides à domicile et dans le secteur des soins infirmiers et ce, « depuis plusieurs années » : « en période estivale, les demandes sont accrues et les services de l’ADMR s’efforcent de répondre aux attentes des personnes. L’emploi de saisonniers et leur logement mobilisent pleinement les responsables des services d’aide et de soins », précise-t-elle. Concernant les moyens humains et organisationnels dont ils disposent, le service de soins à domicile (SSIAD) s’est vu octroyé « trois places supplémentaires en 2024 » : « cela a conduit au recrutement d’une aide soignante ». En 2026, ce sont cinq places de plus qui ont été dédiées par l’ARS « à la prise en soin de personnes de plus de 60 ans en situation de dépendance » : « les services à domicile restent attentifs aux demandes des clients et le recrutement est en adéquation avec les besoins en personnel, l’activité étant en croissance régulière… ». Autre point, l’activité du service de « téléassistance » est en augmentation : « l’ADMR travaille en collaboration étroite avec le CCAS pour le portage de repas à domicile, avec les différents partenaires paramédicaux et médicaux, l’Hôpital Dumonté et l’EHPAD, sans oublier la référente départementale du service Autonomie Madame Ecomard ».

L’orientation actuelle s’inscrit donc dans les politiques nationales de « virage domiciliaire », qui consiste à maintenir les personnes âgées chez elles le plus longtemps possible, afin de limiter les coûts liés à l’hébergement collectif. Mais contrairement à une idée largement répandue, le maintien à domicile n’est pas systématiquement moins coûteux pour les finances publiques que l’hébergement en Ehpad. Une étude du Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge (HCFEA) montre que, si le coût global de la prise en charge est généralement inférieur lorsque la personne âgée reste à son domicile, la dépense supportée par les collectivités et l’Assurance maladie peut, dans certaines situations, être plus élevée qu’en établissement. Ce constat concerne principalement les personnes les plus dépendantes (GIR 1), dont le maintien à domicile nécessite un accompagnement professionnel intensif. Dans ces cas, les aides publiques mobilisées peuvent dépasser le financement public d’une place en Ehpad. Le HCFEA souligne également que le coût du maintien à domicile est souvent sous-estimé, car il repose largement sur l’engagement des proches aidants, dont le temps et le travail ne sont pas valorisés financièrement dans les comparaisons.

De plus, sur un territoire insulaire, cette logique de virage domiciliaire se heurte rapidement à des contraintes de terrain, liées notamment à la pénurie de professionnels, à l’isolement des personnes âgées ainsi qu’à un accès limité aux soins spécialisés. Concernant les limites du modèle du maintien à domicile sur un territoire comme l’île d’Yeu, les professionnels de l’ADMR reconnaisse plusieurs facteurs complexes : « les troubles cognitifs chez la personne âgée seule ou accompagnée, la grande dépendance, l’isolement social, l’éloignement des services » et « le besoin de sécurité, notamment la nuit ».

Un EHPAD vieillissant mais toujours utilisé

L’établissement des Chênes Verts est aujourd’hui présenté comme le pilier de la prise en charge de la dépendance sur l’île. Pourtant, son histoire soulève elle aussi des interrogations. Le bâtiment trouve son origine dans un foyer-logement construit en 1974 pour des personnes âgées autonomes. Il est progressivement transformé en structure médico-sociale dans les années 1980 avant d’obtenir le statut d’EHPAD à partir de la fin des années 1990. Sollicité dans le cadre de cet article, Vendée Habitat n’a pas donné suite à nos demandes de précisions. Les questions portaient notamment sur l’historique immobilier du site, les transformations successives du bâtiment depuis sa construction en 1974, la nature et l’ampleur des travaux réalisés (dont d’éventuelles réhabilitations lourdes), ainsi que sur le niveau des investissements engagés au cours des dernières décennies et leur répartition entre le bailleur et le gestionnaire. En 2026, les constats sont connus : bâtiment vieillissant, présence d’amiante, réseaux techniques obsolètes, chambres parfois dépourvues de douche individuelle, absence de PASA (pôle d’activités et de soins adaptés), saturation des capacités. Autant d’éléments qui interrogent sur la pertinence d’une stratégie consistant à concentrer toute l’offre sur un unique site.

© VL

L’analyse de la convention de location liant le CCAS à Vendée Habitat a tout de même apporté un éclairage supplémentaire. Le document prévoit que le CCAS supporte non seulement la redevance locative mais également des charges qui relèvent habituellement du propriétaire, notamment certaines provisions pour gros entretien et renouvellement. Vendée Habitat n’a pas non plus, à ce jour, répondu à nos questions en ce qui concerne les conventions successives liant le propriétaire au CCAS de l’île d’Yeu, les modalités de calcul de la redevance, les travaux programmés et les choix ayant conduit à ne pas engager de restructuration globale du site à ce jour.

Le procès-verbal du 27 janvier 2026 apporte une autre information importante. Pour financer l’installation d’un système de brouillard d’eau destiné à améliorer la sécurité incendie, un investissement de plus de 526 000 euros est programmé. Conséquence : la redevance versée à Vendée Habitat passe d’environ 4 800 euros à plus de 10 700 euros par mois. Une augmentation de plus de 120 % or, ces travaux ne créent aucune place supplémentaire, ne résolvent pas les problèmes structurels du bâtiment et ne constituent pas une réhabilitation globale. Cette hausse questionne sur le coût futur d’une rénovation complète dont le montant avait autrefois été évoqué autour de 10 millions d’euros.

Une transparence budgétaire insuffisante ?

L’analyse des comptes administratifs apporte une nuance importante. Calypso apparaissait certes fragile (baisse des recettes d’hébergement, tension sur l’occupation, difficultés RH), mais les documents ne montrent pas un effondrement immédiat. En 2024, l’établissement termine quasiment à l’équilibre. Le budget prévisionnel 2025 prévoit même un retour à l’excédent. Cela ne signifie pas que la situation était saine ou durable. Mais cela suggère que la fermeture relève davantage d’une logique de restructuration ; d’une concentration des moyens ; et d’un arbitrage organisationnel, que d’une impossibilité comptable absolue de poursuivre l’activité. À l’inverse, les comptes des Chênes Verts révèlent plusieurs fragilités. Forte hausse des charges, recours massif aux décisions modificatives budgétaires, explosion des honoraires et coûts d’assurance très élevés. Le budget 2024 avait ainsi été augmenté de près de 700 000 € en cours d’année. Le retour à l’équilibre semble avoir reposé en partie sur des soutiens publics supplémentaires, des ajustements comptables et des reprises sur provisions. La stabilisation financière restait donc fragile : « rappelons que, de façon surprenante et peu transparente, les Ehpad fonctionnent sur la même trésorerie (par analogie, le même compte bancaire) que le CCAS et la crèche. L’ensemble est totalement séparé des comptes de la mairie. Il conviendrait donc de retraiter les états financiers des Ehpad depuis 2014, pour distinguer les variations de trésorerie propres aux Ehpad des mouvements comptables. On pourrait alors quantifier les montants qui ont éventuellement transité, silencieusement, du CCAS vers les Ehpad. En parallèle, il conviendrait d’effectuer ce même exercice pluri-annuel de variations de trésorerie du CCAS, lequel a été largement subventionné par la municipalité, au-delà de ses besoins propres. Nous espérons que c’est le sens de l’audit annoncé par la municipalité lors du conseil municipal du 08 juin dernier », indique Michel Bourgery, ancien adjoint aux finances de la mairie de l’île d’Yeu.

Après Calypso, le modèle tiendra-t-il ?

Le dossier met finalement en lumière deux logiques difficilement conciliables. D’un côté, les impératifs de maîtrise des dépenses publiques conduisent à privilégier la mutualisation, la rationalisation des moyens et le regroupement des structures. De l’autre, le vieillissement accéléré de la population, les spécificités de l’isolement insulaire, l’augmentation des besoins et l’attachement des habitants à une prise en charge sur leur lieu de vie plaident pour le maintien d’un accompagnement local. Les besoins liés au grand âge vont continuer d’augmenter et à l’île d’Yeu, les capacités de rattrapage sont faibles, les alternatives continentales sont vécues comme des ruptures humaines et le maintien à domicile a lui-même ses limites. C’est probablement cette contradiction qui explique pourquoi, un an après la décision, le dossier Calypso continue de fracturer le débat, car derrière les comptes administratifs et les restructurations, on peut désormais se poser plusieurs questions : comment les pouvoirs publics ont-ils géré pendant cinquante ans un bâtiment devenu le principal EHPAD d’un territoire qui est aujourd’hui l’un des plus vieillissants de France ? Comment adapter l’offre médico-sociale d’un territoire insulaire dont la population vieillit rapidement ? Faut-il concentrer les moyens sur un établissement unique ? Le maintien à domicile peut-il absorber la hausse future des besoins ? Le vieillissement migratoire, particulièrement fort sur l’île, a t’il été pris en compte à son juste niveau dans l’évaluation des besoins de maintien à domicile et d’hébergement médicalisé des personnes âgées ? Les capacités restantes seront-elles suffisantes à l’horizon 2030 ou 2040 ?

Un an après la fermeture de Calypso, aucune réponse définitive n’a encore été apportée à ces questions.

Valentine Lanave

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1 Commentaire
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Dupont
02/07/2026 3:55 pm

Ta as raison valentine nous sommes un peu éloignés des propos tenus lors de la campagne sur la transparence; la communication etc… Tu as encore raison de tirer la sonnette d’alarme pour l’EHPAD la situation est telle que si les élus ne prennent pas ce dossier à bras le corps… Lire la suite »

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Moïsette