« Il va falloir s’habituer à ce genre de phénomène »

© Valentine Lanave

Cinquième volet de notre série consacrée aux conséquences de la canicule sur les professionnels de l’île.

Arrivé sur l’île d’Yeu il y a quatre ans avec sa famille pour prendre la responsabilité de la ferme municipale, Christopher Gasnier n’en est pas à sa première vague de chaleur. Mais cet épisode de canicule restera gravé dans sa mémoire : « nous l’attendions depuis plusieurs jours au vu des prévisions météo, mais nous avons été surpris par son intensité. C’était stressant, fatigant, physiquement comme mentalement. » Même si l’île est habituellement moins exposée que le continent, les températures enregistrées ces derniers jours ont particulièrement marqué les cultures : « les nuits sont restées très chaudes. C’était quand même la fournaise ! »

Des plantes qui « tirent la langue »

Les premiers signes sont apparus dès les premières journées de chaleur : « sous les serres, les plantes tiraient la langue. Les feuilles devenaient tombantes parce qu’elles bloquent leur transpiration pour conserver le maximum d’eau. Cette autorégulation est efficace à court terme, mais elle est très stressante pour les végétaux lorsqu’elle dure. » Les jeunes plantations ont été les premières victimes : « certaines cucurbitacées plantées sur toile tissée ont littéralement grillé dès le deuxième jour. »

Les tomates, melons, concombres ou encore les petits fruits ont également payé un lourd tribut : « on observe des coups de soleil sur les feuilles et directement sur les fruits. La production de tomates sera particulièrement impactée avec des brûlures, de la nécrose apicale et surtout un problème de pollinisation : au-dessus de 32 °C, le pollen devient inactif. » Les conséquences ne se limitent pas aux récoltes actuelles : « les épisodes de chaleur créent un effet domino. Nous subissons aujourd’hui les conséquences du coup de chaud de fin mai. La canicule de fin juin se ressentira dans trois à quatre semaines, celle d’aujourd’hui dans cinq à six semaines… et ainsi de suite. » Les maturités deviennent irrégulières, compliquant encore davantage le travail des maraîchers : « les melons ou les fraises arrivent tous en même temps ou avec du retard. Cela provoque des à-coups dans les récoltes et des problèmes de conservation. »

L’eau, devenue un véritable outil climatique

À la ferme municipale, l’eau ne sert plus uniquement à irriguer : « aujourd’hui, c’est aussi un moyen de faire baisser la température des plantes. » Les arrosages commencent très tôt le matin pour recharger les sols en eau, avant d’être complétés par des interventions beaucoup plus courtes mais répétées pendant les heures les plus chaudes : « nous arrosons très fréquemment pour essayer de diminuer un peu les températures autour des cultures. » La consommation d’eau a naturellement augmenté : « les besoins des plantes sont plus importants, les sols sèchent beaucoup plus vite et nous utilisons également l’aspersion et les bassinages pour rafraîchir les cultures. »

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Adapter chaque geste

Face à ces températures extrêmes, chaque décision compte. Après le premier épisode de chaleur de la saison, Christopher Gasnier a volontairement modifié certaines pratiques : « j’ai choisi de moins tailler les tomates et la vigne afin que le feuillage protège naturellement les fruits des coups de soleil. » Certaines plantations ont été repoussées malgré un calendrier déjà très serré. Sous les serres, des voiles d’ombrage limitent les températures, tandis que le goutte-à-goutte sous paillage permet de réduire l’évaporation. En plein champ, une autre technique est privilégiée : « nous multiplions les binages pour limiter les remontées d’eau par capillarité. Comme le dit le vieil adage : « Un binage vaut deux arrosages. » » Pour autant, le maraîcher reste lucide : « toutes ces techniques permettent de limiter les dégâts, mais elles ne sont pas miraculeuses. Lorsqu’une canicule est trop intense ou trop longue, elles atteignent leurs limites. »

Un métier qui évolue avec le climat

Pour Christopher Gasnier, l’agriculture a toujours été un métier d’adaptation : « les années ne se ressemblent jamais. Aujourd’hui, on parle de la canicule, mais il faut aussi composer avec les sécheresses, les hivers très pluvieux qui retardent les plantations, les vents desséchants du printemps ou encore l’arrivée de nouveaux ravageurs. » Il cite notamment les acariens ou les pucerons, favorisés par les fortes chaleurs, qui viennent fragiliser davantage les cultures.

À la ferme municipale, plusieurs pistes sont déjà étudiées. La récupération des eaux de pluie, l’étalement des calendriers de plantation ou encore la sélection de variétés plus résistantes à la chaleur figurent parmi les principaux leviers d’adaptation : « diversifier les cultures permet aussi de répartir les risques lorsqu’un aléa climatique survient. » En tant que service communal, la ferme bénéficie également d’un accompagnement spécifique. Les horaires sont adaptés lors des fortes chaleurs, de l’eau est distribuée aux agents et un suivi particulier est assuré pour préserver leur santé.

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« La recherche de solutions est passionnante »

Malgré les difficultés, Christopher Gasnier refuse de céder au fatalisme : « les capacités d’adaptation et de résilience des agriculteurs me donnent confiance. » Selon lui, la recherche agronomique aura un rôle majeur dans les années à venir : « il faut développer de nouveaux leviers techniques et variétaux pour faire face à l’évolution du climat, sans oublier que la recherche de solutions ne doit pas faire oublier les causes du changement climatique. »

Son principal sujet d’inquiétude reste aujourd’hui la sécheresse : « associée aux fortes chaleurs, elle provoque énormément de dégâts sur la végétation. Il ne faudrait pas que cela dure trop longtemps. » À destination des habitants de l’île, son message est clair : « il va falloir s’habituer à ce genre de phénomène qui impacte directement les productions alimentaires locales. À nous, consommateurs, de faire évoluer nos habitudes afin de soutenir les producteurs, maillon indispensable du territoire. » Et lorsqu’il résume cet épisode en une phrase, elle sonne comme un souhait partagé par tous les professionnels rencontrés depuis le début de cette série : « il a fait chaud, c’était épuisant… souhaitons un peu de répit avant la prochaine. »

Propos recueillis par Valentine Lanave

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