« Ce qui nous l’île » : retour sur un projet pédagogique hors normes

Elsa Cariou, Marjorie Madéo, Zéphir © Monik Malissard

Fin juin, l’auditorium de la médiathèque accueillait une rencontre proposée par l’association « Une île, des auteurs » pour restituer les travaux d’un projet de recherche arts-sciences mené avec une classe de 5ème des Sicardières.

Une fraction de seconde, le libellé « Ce qui nous l’île » fait penser au programme d’une liste municipale, mais il n’y a pas de lien entre les deux. Quand bien même le projet pédagogique mené en 2022-2023 au collège des Sicardières sous la houlette de Nantes Université a une dimension politique — au sens des affaires publiques — puisqu’il fait avancer sur les chemins du vivre ensemble.

« Ce qui nous l’île » pourrait être aussi le titre d’un roman de Marguerite Duras, avec ce « nous » à double sens lancé en l’air. Dans ce que d’aucuns nomment le langage des oiseaux, il résonne à l’oreille avec le « noue » de nouer. Il condense ainsi en une phrase, qui bat de l’aile au regard de la syntaxe académique, l’objectif d’un projet singulier : la recherche de ce qui relie chacun dans une communauté de vie nommée l’île d’Yeu.

Croisement des savoirs

Le chacun est ici multiple, le projet s’étant nourri des apports de nombreuses parties prenantes. Une professeure de lettres – Marjorie Madéo — , une géologue ingénieure de recherche à l’Observatoire des sciences de l’univers de Nantes Atlantique — Elsa Cariou — et un dessinateur et auteur de bande dessinée — Zéphir —  ont animé cette aventure à laquelle ont participé une trentaine d’élèves de 5ème. Une dizaine d’intervenants extérieurs au collège, fins connaisseurs de la faune, de la flore, de l’histoire et des paysages de l’île, ont également été sollicités pour transmettre leurs savoirs sur les maintes formes de vie qu’elle recèle aujourd’hui et qu’elle a accueillies au fil des siècles. Par leur entremise, plantes endémiques, oiseaux, lapins et autres animaux sauvages, vaches, abeilles, poissons, coquillages et crustacés ont été de la partie. Un nous pluriel donc, élargi au temps et étendu jusqu’au sable et aux rochers.

À la rencontre de l’altérité

En dehors des clous de l’enseignement des salles de classe, il s’agissait d’ouvrir des citoyens en herbe à la découverte et au respect de l’autre — cet autre différent de l’espèce humaine ou cet humain d’un autre temps. De leur faire prendre conscience que les humains n’ont pas le monopole de l’île — ils cohabitent et interfèrent avec une grande diversité d’êtres vivants. De leur donner à comprendre que l’île porte la marque de plusieurs époques qui se superposent et s’entremêlent. De les familiariser davantage avec leur environnement naturel, au-delà de leurs pratiques quotidiennes, par le détour de la réflexion et de l’introspection. Bref, de leur faire saisir, à l’aide des mots et des images, leur place et leur rôle dans la grande famille du monde vivant.

Hors du commun

« C’est un projet éco-poétique où s’entrecroisent science, littérature et dessin pour donner envie de connaître, de découvrir et d’explorer l’île et ses habitants » résument les deux instigatrices de cette aventure programmée en trois séquences. « Un mélange de savoirs et d’imaginaire », une alchimie où l’apprentissage se fait tout à la fois par l’expérience sensible et la rigueur méthodologique.

L’investissement affectif du territoire

Première séquence exploratoire : comment j’habite l’île ? Les enfants ont chacun réalisé une carte « sensible » identifiant les lieux « où je me sens bien dehors », « où j’ai appris à faire du vélo », « où je me sens dans la nature », les lieux « trop beaux », ceux « que je déteste », etc. Si la compilation de ces cartes montre des réponses assez éclatées, quelques tendances ressortent néanmoins. Les lieux « trop beaux » sont regroupés sur le littoral, ceux « que je déteste » sont des espaces artificialisés, en zone urbaine. Le bois et la prairie de la Citadelle ainsi que le bois des Coucous (Pointe Gauthier), où les structures jeunesse emmènent les enfants à l’extérieur, concentrent ceux « où je me sens bien dans la nature ». Et les lieux « où l’on a peur que ça change » recouvrent ceux « où l’on se sent bien dehors ». Des réponses qu’Elsa Cariou compare avec celles, largement différentes, obtenues auprès d’adultes interrogés sur leur attachement à l’île dans le cadre du projet de recherche ODySéÎles. Et qui, les unes comme les autres, pourraient fournir un support de réflexion utile aux décideurs locaux pour préserver l’identité de l’île dans le cadre des projets d’urbanisme et d’aménagement du territoire.

Mise en lumière des interdépendances

Deuxième séquence : qui d’autre que moi habite l’île ? Les collégiens ont mené l’enquête auprès d’intervenants extérieurs, « témoins-experts » chargés de donner une voix aux espèces dont ils sont spécialistes. « Au fil des entretiens, ils ont découvert que chaque espèce a des besoins écologiques différents et ne considère pas l’île de la même manière. Nous sommes des millions à habiter l’île ! De plus, c’est l’ensemble des interactions entre l’île minérale et ses habitants animaux et végétaux qui permet la vie sur l’ensemble de l’île : sans végétaux ni animaux, pas de sol ; sans sol, l’île est un caillou stérile » explique Elsa. « La reconnaissance de ces liens d’interdépendance est d’autant plus nécessaire aujourd’hui que, partout dans le monde, les études portant sur la biodiversité sont alarmantes » poursuit-elle.

« On a plus appris sur l’île que ce qu’on savait déjà. On a plus appris aussi sur les métiers de l’île » (Théo)

Cette séquence s’est achevée par des échanges avec le service patrimoine de la mairie de l’île d’Yeu, qui a mis en perspective l’histoire de la population islaise et de ses activités depuis le néolithique. Une frise chronologique a été réalisée sur cette base. « La population n’a cessé de fluctuer au gré des invasions, des famines, des grands projets d’État » lit-on dans le livret édité par Nantes Université. « Aujourd’hui, bien malin qui saurait déterminer qui du papillon ou du ver de terre est le plus islais ! La seule certitude est que la poursuite de l’histoire dépend pour tous du soin que nous porterons à l’île et à ses équilibres » soulignent ses rédactrices.

Dans la peau d’un autre

Troisième séquence : comment l’autre que moi habite l’île ? En empruntant le chemin de la littérature et de la BD, les élèves ont fait l’expérience imaginaire de la métamorphose. Un processus en phase avec ce passage de grandes turbulences qu’est adolescence — période de bouleversement physiologique, mental, affectif et psychologique — et sans doute avec la culture du déguisement chère aux Islais qui atteint son paroxysme à la fête des fleurs.

Leur voyage a débuté par un « devoir de vacances » : poser sur le papier un court poème, inspiré des haïkus japonais, pour raconter l’arrivée du printemps. « Il s’agissait de partir de ce qui touche et émeut, de leur proposer l’expérience de l’attention et de l’observation. En laissant place au silence, on peut se laisser surprendre par ce qu’on pense connaître par cœur » précise Marjorie.

Puis lors d’un atelier d’écriture en six séances, ils se sont mis dans la peau d’un être hybride, personnage mi-humain et mi-plante, mi-animal ou mi-élément minéral, pour raconter son histoire, tous sens en éveil. Conçu pour qu’ils regardent leur monde avec les yeux d’un autre, une telle odyssée fictive de métissage prédispose à l’empathie. « On ne prend soin que de ce qui nous touche » rappelle Marjorie.

À vos crayons

Deux planches de BD ou une courte nouvelle assortie d’une illustration : les collégiens avaient le choix. Après des recherches documentaires sur l’espèce avec laquelle ils souhaitaient chacun s’hybrider, ils ont été initiés au langage de la bande dessinée — construction du story board, crayonné, séquençage, encrage… — par Zéphir, dont le rapport au vivant imprègne les ouvrages. Son intervention prenait place dans le cadre d’une résidence d’auteur à l’école. Avec leur accord, l’artiste a ensuite mis en couleurs et harmonisé leurs créations. Heureux de sortir de son atelier, il confie que « des idées géniales sont sorties. Le plus difficile pour moi dans l’accompagnement des élèves a été de faire en sorte que leurs histoires soient compréhensibles sur deux pages. »

Déclinées sur une tonalité naïve, elles mettent en scène et donnent la parole à une farandole de créatures, terrestres ou aquatiques — hérisson, liseron, méduse, mouette, grenouille, poulpe, abeille, fourmi, mouche, frelon, chêne, chien, coquille Saint-Jacques, patagos, étoile de mer, pingouin, requin bleu, rouge-gorge, « grain de café », grains de sable et rocher.

Double face

Ces êtres hybrides pointent les turpitudes des hommes à leur égard, parlent de vengeance, de sauvetage ou de réconciliation, enjoignent la compréhension et le respect… Ils expriment le plaisir d’être un autre — le bonheur d’avoir des ailes, davantage de flair, de vue ou d’ouïe, de puissance ou de liberté de mouvement… Ils racontent l’effroi de ne plus être soi, la tristesse de ne plus se reconnaitre, la crainte d’être piégé, voire mangé. Ils disent la joie de la rencontre comme la peur d’un ailleurs, l’agrément de pouvoir faire des allers-retours entre deux mondes ou encore l’étonnement que leur transformation passe inaperçue. Ils constatent aussi parfois le caractère contagieux de l’hybridation. Ils révèlent combien certains se sentent encore tout petits. Si d’évidence, dans cette invitation à la transmutation, les collégiens ont touché du doigt la grande diversité des êtres vivants et le foisonnement de leurs mœurs, ils ont également exprimé, chacun à sa façon, consciemment ou non, les émois propres à leur âge.

Des petits cailloux pour demain

Suivi de l’érosion côtière, Ce qui nous l’île, Aires marines éducatives… Fondé sur la participation, l’observation sur le terrain et l’appel aux sens, les projets pédagogiques menés en direction des enfants dans le cadre du programme de recherches citoyennes ODySéYeu sèment de façon répétée des graines, dans un geste bien éloigné des enseignements verticaux.

Reste à espérer que ces graines germeront en instillant chez les enfants la conscience intime et vibrante de la multitude de vies qui les entourent et les auront initié au partage bienveillant de leur milieu de vie. Ces initiatives visent à leur donner le goût non seulement d’apprendre et de comprendre le fonctionnement de leur environnement naturel, mais aussi, en nouant des liens de complicité, de vivre en harmonie avec lui et de faire corps avec le monde.

Monik Malissard

Pour en savoir plus.

 

Le recueil « Ce qui nous l’île » retrace l’histoire du projet et contient les récits illustrés et les BD des collégiens. Il a été imprimé par Nantes Université, suivi sur le plan éditorial par l’association Une île, des auteurs et mis en page par Roxane Berget. On peut le consulter à la médiathèque du Petit Chiron à Port Joinville, île d’Yeu.

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