« Nous avons adapté l’élevage au territoire, pas le territoire à l’élevage »

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Huitième volet de notre série consacrée aux conséquences de la canicule sur les professionnels de l’île d’Yeu.

Sur une cinquantaine d’hectares de prairies naturelles appartenant au Département, Bénédicte et Julien Dupont élèvent un troupeau de vaches Bretonnes Pie Noir selon un mode d’élevage extensif, entièrement en plein air. Ici, les animaux vivent au rythme du territoire, au cœur d’un paysage de landes, de haies et de prairies. La canicule n’a pas épargné le troupeau : « les animaux supportent moins bien les chaleurs extrêmes de ces dernières semaines. » Mais, contrairement à d’autres systèmes d’élevage, ils disposent d’un avantage : celui de pouvoir choisir eux-mêmes comment affronter la chaleur : « on observe un décalage de leurs habitudes. Elles mangent davantage le matin et le soir, s’abreuvent aux heures les plus fraîches et passent la journée au repos, à l’ombre. On évite aussi de les déplacer lorsqu’il fait trop chaud. »

« Les animaux savent s’adapter »

Malgré ces températures inédites, le technicien de l’élevage n’a pas constaté de problème sanitaire majeur : « les animaux savent s’adapter, surtout lorsqu’ils en ont la possibilité. » Une réflexion qui l’amène à comparer son système d’élevage avec celui des exploitations intensives : « les bêtes enfermées sous des bâtiments métalliques vivent des situations dramatiques pendant les fortes chaleurs. Cinquante animaux sous une toiture en tôle, ça ne fonctionne plus avec ce climat. Chez nous, elles peuvent se mettre à l’ombre, choisir leurs horaires d’alimentation et se préserver pendant les heures les plus chaudes. » Pour Julien Dupont, le plein air constitue aujourd’hui un véritable atout.

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Une nature déjà en avance sur son calendrier

Si les animaux résistent, la végétation, elle, souffre : « la floraison de fin juin a été écourtée par le premier épisode de chaleur. Le fourrage est donc moins riche qu’habituellement. » Sur cette exploitation où la couche de terre dépasse rarement vingt-cinq centimètres, les sécheresses estivales sont fréquentes : « habituellement, tout est déjà sec à la mi-juillet. Ce qui change aujourd’hui, ce sont les températures extrêmes que nous atteignons. » Les vaches trouvent encore de quoi se nourrir : « l’herbe est moins riche, alors elles se rabattent davantage sur les ligneux comme l’ajonc, le prunellier ou le saule. » Pour soulager les pâtures, un apport de foin a toutefois été nécessaire : « distribuer du foin en juillet, c’est du jamais-vu. Cela leur évite aussi de parcourir de longues distances sous la chaleur pour chercher leur nourriture. » L’inquiétude porte désormais sur les prochains mois : « si nous n’avons pas de regain cet automne, le fourrage deviendra une ressource très précieuse. »

Observer avant d’agir

Chaque journée commence désormais plus tôt. Les horaires ont été adaptés afin d’éviter le travail aux heures les plus chaudes. Les abreuvoirs sont contrôlés quotidiennement et près de 3 000 litres d’eau sont maintenus en permanence à disposition du troupeau : « nous apportons de l’eau fraîche juste avant le passage des animaux. Il vaut mieux prévenir que guérir. » La consommation n’a pourtant pas explosé : « il faut compenser l’évaporation et l’eau consommée par la faune sauvage, mais cela reste raisonnable comparé à un été normal. » Pour Julien Dupont, le cœur du métier reste avant tout l’observation : « nos bêtes se nourrissent du terroir et nous complétons leur alimentation pour obtenir une ration équilibrée. C’est à nous de déterminer ce qui leur manque en observant leur état général, leur comportement ou même leurs bouses. On anticipe en permanence. »

Une race choisie pour son adaptation

Le choix de la Bretonne Pie Noir n’est pas le fruit du hasard : « j’ai choisi cette race sur les conseils des anciens de l’île. Nous sommes allés rencontrer des éleveurs pour comprendre ses caractéristiques et sa biologie. C’est une vache capable de vivre dehors toute l’année. » Une rusticité qui prend aujourd’hui tout son sens : « je ne sais pas si elle supporte mieux la chaleur que d’autres races, mais ce qui est certain, c’est que l’élevage extensif en extérieur est beaucoup plus adapté que des dizaines de bêtes enfermées dans des bâtiments. »

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« La nature sait mieux s’adapter que nous »

Pour Julien Dupont, le changement climatique oblige avant tout à revoir notre manière de produire : « nous n’avons pas adapté le territoire à l’élevage. Nous avons adapté l’élevage au territoire. » Une philosophie qui guide chacune de ses décisions : « la nature sait s’adapter, souvent mieux que nous. Les floraisons seront plus précoces, certaines zones deviendront stériles, il y aura moins de fruits sauvages comme les mûres, les prunelles ou les cynorrhodons. À nous d’apporter aux animaux ce qui leur manquera. » Sa principale inquiétude reste l’eau : « pas d’eau, pas de vie. » Et lorsqu’il évoque l’avenir, son regard dépasse les limites de l’exploitation : « je pense que nous sommes appelés à revivre ce type d’épisode de plus en plus souvent. Il faudra prendre ce que la nature nous donnera et s’adapter en conséquence, sans aggraver encore le changement climatique. » À destination des décideurs, son message est direct : « il faut reconnaître que le modèle d’agriculture intensive développé depuis les années 1960 atteint aujourd’hui ses limites. Les cultures de maïs qui consomment une part considérable de la ressource en eau ne sont plus adaptées. » Quant aux consommateurs, il reprend avec un sourire une célèbre formule de Coluche : « il suffit d’arrêter d’acheter pour que ça ne se vende plus… » Une manière de rappeler que chacun, à son échelle, possède une part de responsabilité dans le modèle agricole qu’il choisit de soutenir.

Sur les prairies de l’île d’Yeu, les Bretonnes Pie Noir continuent de chercher l’ombre des haies, de brouter les ajoncs et les saules, et d’attendre la fraîcheur du soir. Pour Bénédicte et Julien Dupont, elles rappellent chaque jour que l’agriculture de demain devra sans doute apprendre à observer davantage la nature… plutôt qu’à vouloir la contraindre.

Propos recueillis par Valentine Lanave

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Du croisic
22/07/2026 3:58 pm

Très bel article. La nature est une force que les hommes ne contrôlent pas, c’est elle qui décide et, désormais, la balle est dans le camp des « decideurs ». Vive l’agriculture et les agriculteurs qui s’echinent à leurs tâches !

Prénom
Jean