Il est des théories économiques qui finissent par devenir des préceptes de foi. Celle de Joseph Schumpeter appartient à cette catégorie. À chaque révolution technologique, nous explique-t-on, des emplois disparaissent, d’autres apparaissent. Le bilan serait toujours positif. L’histoire l’aurait démontré. Circulez, il n’y a rien à craindre.
Cette conviction est aujourd’hui mobilisée pour justifier l’irruption de l’intelligence artificielle dans tous les pans de notre existence. Les métiers disparaîtront ? D’autres naîtront. Les compétences deviendront obsolètes ? Il suffira de se former. Les algorithmes remplaceront certaines professions intellectuelles ? L’économie trouvera bien de nouveaux débouchés. À force d’être répétée, cette théorie a cessé d’être une hypothèse pour devenir un dogme.
Pourtant, Schumpeter écrivait dans un monde qui n’est plus le nôtre. Les grandes innovations industrielles remplaçaient le geste humain tout en créant de nouveaux besoins, de nouveaux marchés et de nouveaux métiers. L’intelligence artificielle change radicalement la donne : elle ne concurrence plus seulement la force physique ; elle s’attaque à ce qui constituait jusqu’ici la singularité économique de l’homme — sa capacité à comprendre, écrire, analyser, créer, diagnostiquer, traduire, programmer, décider. La différence n’est pas marginale. Elle est civilisationnelle.
L’économiste Pierre-Noël Giraud l’a formulée avec une lucidité quasi dérangeante. Dans L’Homme inutile, il ne parle plus de chômage conjoncturel mais d’une hypothèse plus contemporaine qui résonne avec la réalité d’aujourd’hui : celle d’une économie capable de produire toujours plus avec toujours moins d’êtres humains. Une société où une partie croissante de la population ne serait plus exploitée, mais simplement devenue inutile au regard du système productif. Cette idée devrait hanter tous ceux qui célèbrent l’intelligence artificielle comme une évidence historique.
De qui l’économie aura-t-elle encore besoin ?
Pendant des décennies, nous avons confondu croissance de la productivité et progrès humain. L’économiste Serge Latouche nous rappelle pourtant qu’une société ne se juge pas seulement à ce qu’elle produit, mais à la manière dont elle permet à chacun de vivre dignement. L’obsession de l’efficacité finit par dévorer les finalités qu’elle prétend servir. Jacques Ellul avait vu venir cette inversion. La technique, écrivait-il, ne se contente jamais d’être un outil. Elle devient un système autonome qui impose ses propres normes. Ce qui peut être automatisé le sera. Non parce que cela est souhaitable, mais parce que cela devient économiquement irrésistible. Le débat démocratique intervient toujours après coup, lorsqu’il ne reste plus qu’à gérer les conséquences. Et c’est précisément ce que nous vivons, car les défenseurs de l’intelligence artificielle parlent d’innovation. Ils parlent rarement de concentration du pouvoir. Or les véritables gagnants de cette révolution ne sont ni les salariés, ni les citoyens. Ce sont quelques groupes capables d’accumuler des quantités gigantesques de données, de puissance de calcul et de capital. Marc Dugain et Christophe Labbé avaient déjà décrit cette logique dans L’Homme nu : celui qui maîtrise les données ne se contente plus de vendre des produits ; il façonne les comportements. Nous ne sommes plus seulement face à une révolution économique. Nous sommes face à une révolution anthropologique.
Le philosophe Günther Anders l’avait pressenti dès les années 1950. L’homme moderne ne construit plus des machines à son service ; il s’efforce désormais de se rendre compatible avec elles. Nous adaptons nos rythmes, nos métiers, notre attention, notre langage, jusqu’à notre manière de penser, aux exigences des systèmes techniques que nous avons nous-mêmes créés. Et l’on continue d’appeler cela le progrès. On nous répondra qu’il suffira de former les travailleurs. Là encore, le refrain est connu. Fabienne Maillard a pourtant montré combien cette promesse relève souvent du mirage. Les diplômes se multiplient, tandis que la sécurité professionnelle s’effrite. La formation permanente devient une obligation de courir sans fin derrière des compétences toujours renouvelées, plutôt qu’un levier d’émancipation. Dans cette course, certains resteront sur le bord du chemin. Non parce qu’ils seraient moins intelligents ou moins travailleurs, mais parce que le système n’aura plus besoin d’eux. C’est là que Schumpeter cesse de nous être utile.
Sa théorie supposait que le capitalisme avait besoin des hommes pour créer la richesse. L’intelligence artificielle laisse entrevoir un modèle où le capital pourrait avoir de moins en moins besoin du travail humain, où la création devient de plus en plus sélective et où la destruction demeure. Pierre Kropotkine rappelait que les sociétés prospèrent autant par l’entraide que par la compétition. Cette intuition mérite d’être réhabilitée face à un imaginaire où toute innovation serait bonne, parce qu’elle accélère la concurrence et réduit les coûts. Mais une société ne tient pas uniquement par ses performances économiques ; elle tient aussi par le sentiment d’utilité qu’elle offre à chacun. Étienne de La Boétie écrivait que les peuples finissent parfois par aimer les chaînes qu’ils se forgent eux-mêmes. Notre époque semble fascinée par cette servitude volontaire numérique. Nous confions nos décisions à des algorithmes, nos conversations à des plateformes, notre mémoire à des serveurs, persuadés que tout cela constitue le sens naturel de l’Histoire.
Peut-être est-il temps de rappeler un fait que notre époque technophile préfère oublier : toutes les innovations ne sont pas des progrès, et tous les progrès techniques ne produisent pas nécessairement un progrès humain. L’intelligence artificielle est une prouesse scientifique remarquable. Elle peut améliorer la médecine, la recherche ou l’industrie. Je ne le conteste pas. Mais transformer cette prouesse en certitude économique, sociale et démocratique relève plus de la croyance que de l’analyse. Avant de célébrer la puissance des machines et d’applaudir chaque innovation, toute démocratie adulte devrait pouvoir se demander quelle société elles fabriquent — et surtout quelle place elles laisseront encore aux êtres humains…
VL
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Pertinentes réflexions !