Quand Bizet inventait déjà la femme libre

Quelques jours avant que les premières notes de Carmen ne résonnent aux Cytises, l’association « une île des Auteurs » offrait une clé de lecture précieuse. Invitée de la première rencontre littéraire de l’été, la journaliste et écrivaine Danièle Georget est revenue sur la naissance de l’opéra le plus joué au monde. Une œuvre qui, derrière ses airs de carte postale espagnole, fut surtout une révolution artistique et sociale.

On connaît tous « L’amour est un oiseau rebelle ». Mais peu savent que cet air, devenu l’un des plus célèbres de l’histoire de l’opéra, résume à lui seul le scandale qu’a représenté Carmen lors de sa création en 1875. Voisine de Georges Bizet, Danièle Georget raconte que son envie d’écrire « Carmen des grands boulevards » est née en partie grâce à sa fille Louise, violoniste, qui l’a conduite à redécouvrir cette œuvre sous un angle nouveau. Celui d’un compositeur en avance sur son temps, dont le chef-d’œuvre fut d’abord un échec.

Un compositeur à contre-courant

Enfant prodige, Prix de Rome, Georges Bizet appartient à cette génération d’artistes qui rêvent de renouveler l’opéra français. Comme Émile Zola révolutionne le roman, lui ambitionne d’inventer « la musique de son siècle ». Mais le contexte ne lui est guère favorable. Républicain convaincu dans une société encore très conservatrice, il évolue dans un milieu bourgeois dont il ne partage pas toujours les codes. Marié à Geneviève Halévy, héritière d’une famille influente du monde du spectacle, il peine à faire vivre son foyer. Pour gagner sa vie, il transcrit des partitions de théâtre, mais refuse obstinément de jouer du piano dans les salons privés, jugeant que les musiciens y sont traités avec trop peu de considération.

Le Paris qui inspire Carmen

Pour comprendre Carmen, explique Danièle Georget, il faut aussi comprendre le Paris des années 1870. Autour des grands boulevards, dans le 9ᵉ arrondissement où vit Bizet, se côtoient étudiants aisés, ouvrières, artistes et femmes vivant de leurs charmes :« Paris était alors la capitale de l’amour tarifé », rappelle-t-elle. Pour nombre de femmes seules, la prostitution représente souvent l’unique alternative à des conditions de travail inimaginables : « elles étaient exploitées ». Même certaines comédiennes, incapables d’assumer seules un enfant, cherchent un « protecteur ». C’est cette réalité sociale que Bizet observe depuis ses fenêtres.

Une héroïne qui refuse d’obéir

Si l’histoire s’inspire de la nouvelle de Prosper Mérimée, le compositeur et ses librettistes lui donnent une tout autre portée. À l’esprit volontiers comique de Ludovic Halévy, héritier d’une famille où l’on cultive l’humour malgré des drames personnels, Bizet ajoute une dimension tragique inédite. Le résultat est une héroïne comme on n’en avait jamais vu sur une scène d’opéra. Contrebandière, indépendante, insoumise, Carmen choisit ses amours, refuse toute domination et « ne baisse jamais la tête ». Sa liberté résonne d’autant plus fortement que la France entre dans une nouvelle ère politique avec l’installation de la République.

« L’amour est un oiseau rebelle… » Cette phrase devient le véritable manifeste du personnage.

Un scandale annoncé

Une femme qui fume, séduit, change d’amant et meurt sur scène sans repentir : pour une partie du public de 1875, c’est inconcevable. Les répétitions sont interdites à la presse, afin d’éviter les articles assassins. En vain. Les critiques tombent dès le lendemain de la première, parfois avec une telle rapidité que Danièle Georget s’interroge : n’étaient-elles pas écrites avant même que le rideau ne se lève ? Le directeur de l’Opéra-Comique lui-même s’inquiète de voir mourir une femme sur scène, dans une institution habituée à des dénouements plus rassurants. Le public boude. Bizet mourra trois mois plus tard, à seulement 36 ans, sans savoir que Carmen allait devenir l’opéra le plus joué au monde. L’histoire lui donnera pourtant raison. Après l’échec parisien, l’œuvre triomphe à Vienne puis à Bruxelles. Selon Danièle Georget, les spectateurs étrangers y reconnaissent peut-être une certaine idée de la Française : « libre, passionnée, indomptable… une Parisienne avec des castagnettes ».

Vingt ans de transmission

Cette modernité continuera de vivre cette semaine aux Cytises grâce aux Escales Lyriques. Directeur artistique de l’Opéra de Metz et metteur en scène de cette nouvelle production, Paul-Émile Fourny rappelle que cette académie d’été accueille depuis vingt ans de jeunes chanteurs venus se perfectionner pendant deux semaines sur l’île : « nous sommes devenus un véritable tremplin pour de jeunes solistes. Beaucoup de chanteurs passés par les Escales Lyriques se produisent aujourd’hui sur les grandes scènes françaises et internationales », explique-t-il. Chaque année, les Escales Lyriques tiennent à héberger les stagiaires et à maintenir un stage entièrement gratuit, malgré la baisse des subventions régionales, afin de préserver cet esprit de transmission, qui fait la réputation de l’événement. Cette année encore, les islais seront pleinement associés au spectacle, avec la participation de cinq enfants de l’île ainsi que des vingt-deux choristes de l’association musicale « Tutti Canti ».

Quant à savoir comment mettre en scène aujourd’hui une héroïne aussi libre que Carmen, Paul-Émile Fourny préfère laisser planer le mystère… La réponse se découvrira sur scène, aux Cytises, les 6, 8 et 10 août à 20 h 30.

VL

Pour réserver vos places, c’est par ici : https://escales-lyriques.fr/reservations/

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