Hier soir, j’ai vu Carmen. Une mise en scène superbe, une musique qui vous emporte dès les premières mesures, des airs que tout le monde connaît sans toujours savoir d’où ils viennent. Un monument de l’opéra. Et pourtant, en sortant de la salle, une question m’a poursuivi. Et si les journalistes qui avaient conspué Carmen lors de sa création n’avaient pas eu complètement tort ? Pas pour les raisons qu’ils invoquaient à l’époque — l’immoralité de l’héroïne, le réalisme cru, l’absence de morale bourgeoise — mais parce qu’ils avaient pressenti qu’il y avait là une œuvre dérangeante : vue avec les yeux de 2026, Carmen raconte avant tout une histoire de féminicide.
Une femme dit non. Un homme refuse de l’accepter. Il la tue. Voilà le résumé le plus fidèle de l’intrigue.
Pendant près de deux heures, Don José transforme progressivement son amour en possession, puis sa possession en violence. Il abandonne tout pour Carmen, exige qu’elle lui appartienne, la supplie, la menace, la poursuit et finit par la poignarder parce qu’elle refuse de revenir avec lui. Aujourd’hui, cette histoire nous est tristement familière. Les médias rapportent régulièrement des femmes assassinées par leur conjoint ou leur ex-conjoint après une séparation. Les spécialistes parlent d’emprise, de contrôle, d’escalade de la violence. Les mécanismes psychologiques sont désormais documentés. Et pourtant, dans Carmen, cette histoire est enveloppée par une des plus belles musiques jamais composées. La musique sublime ce qui, dans la réalité, relève de la chronique judiciaire. Depuis un siècle et demi, combien de spectateurs ont quitté la salle, convaincus d’avoir assisté à un immense drame amoureux plutôt qu’à l’histoire d’un homme incapable d’accepter le refus d’une femme ? Combien ont entendu dans le meurtre l’ultime preuve de la passion ? Notre imaginaire romantique adore confondre l’intensité avec l’amour. On dit d’un homme qu’il est « fou d’elle ». Qu’il « ne peut pas vivre sans elle ». Qu’il « l’aime trop ». Comme si la jalousie était une preuve d’attachement, comme si l’obsession était une forme supérieure de l’amour, or, Carmen met en scène cette confusion.

Don José n’aime plus Carmen. Il veut la posséder. Il ne supporte pas qu’elle lui échappe. Ce n’est pas la passion qui le conduit au meurtre ; c’est le refus de reconnaître la liberté de l’autre. « C’est moi qui l’ai tuée… » résonne à l’heure actuelle comme une phrase entendue dans les comptes rendus d’audience, plutôt que comme un aveu tragique. Bien sûr, on objectera — à juste titre — qu’une œuvre n’a pas pour mission d’être exemplaire. Shakespeare ne fait pas l’apologie du meurtre parce qu’il écrit Macbeth. Les tragédies grecques ne célèbrent pas l’inceste. Et Bizet ne défend évidemment pas le féminicide. Mais une œuvre ne vit pas hors de son époque. Elle vit aussi dans les regards que nous portons sur elle. Pendant longtemps, Carmen a surtout été racontée comme l’histoire d’une femme fatale qui pousse un homme au désespoir. Une séductrice libre, insaisissable, presque responsable de sa propre fin parce qu’elle refuse de céder. Cette lecture n’est plus possible car aujourd’hui, Carmen apparaît autrement : comme une femme qui revendique son autonomie jusqu’au bout. Elle refuse d’aimer par obligation. Elle refuse de céder sous la menace. Elle préfère mourir que renoncer à sa liberté.
Le véritable scandale de Carmen n’est peut-être pas celui que l’on met encore aujourd’hui en avant dans certains cercles. Ce n’est pas qu’elle soit une femme libre, mais qu’elle soit assassinée pour l’être. Et que, pendant si longtemps, nous ayons appelé cela une histoire d’amour.

En sortant de l’opéra, je ne me suis pas demandé si Carmen devait encore être jouée. La réponse est évidemment oui. En revanche, je me suis demandé si nous la regardions encore correctement. Les grandes œuvres ne changent pas. Ce sont nos sociétés qui les relisent. Peut-être que le féminisme n’a pas rendu Carmen obsolète. Peut-être a-t-il enfin permis de voir ce que l’œuvre racontait depuis le début : qu’un homme persuadé que l’amour lui donne des droits sur une femme est capable de la tuer lorsqu’elle lui rappelle qu’elle est libre. Ce n’est pas une tragédie romantique. C’est un féminicide.
VL
Carmen est encore à l’affiche pour deux dernières représentations au Casino les Cytises samedi 8 et lundi 10 août à 20h30. Mise en scène de Paul-Émile Fourny, avec une distribution réunissant de jeunes talents lyriques et les membres de l’association Tutti Canti, cette production est portée par l’association des Escales Lyriques, qui fait vivre l’opéra sur l’île depuis près de vingt ans. Réservations sur le site des Escales Lyriques ou auprès de l’Office de tourisme de l’île d’Yeu.
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