Pluche rapporte, catastrophé, les bruits qui courent, ballotés par la marée, sur les quais de Port-Joinville.
Pluche était attablé tranquillement devant une crêpe au chocolat sur la cale des Bois noirs quand le poulisson s’est jeté en pleurs dans ses pattes.
— Ils vont raser les chênes verts, sanglotait-il. Que vais-je faire de ma vieille mère dont les plumes se flétrissent ?
— Voyons, voyons Leopol, une énième étude est en cours pour déterminer l’avenir de l’EHPAD. Une telle décision ne peut être prise sans en discuter avec la population. Je vais aller me renseigner, ajouta Pluche pour tenter de l’apaiser.
Il n’eut pas besoin d’aller bien loin. Un attroupement houleux se formait autour de la Norvège, où deux groupes de manifestants s’opposaient face à face. Pluche comprit vite que mon Poulisson s’était mépris. Il ne s’agissait pas de l’EHPAD qui était promis à la démolition, mais de tous les chênes verts qu’on allait abattre sur la côte, des Roses jusqu’aux Broches.
Tout en faisant le tour du monument, les deux groupes de manifestants s’affrontaient à coup de banderoles, d’invectives et de slogans.
— Non aux chênes verts qui prolifèrent ! hurlaient les uns.
— Sous l’emprise du vent, les chênes verts de la côte noroît ont un développement lent, rétorquaient les
autres.
— On fait œuvre de salubrité publique, expliquaient les premiers. Les chiens en balade pissent sur les troncs, ça sent mauvais. C’est désagréable et ça donne une mauvaise image de l’île. On les forcera à pisser sur les plages, la mer nettoie tout.
— Avec le changement climatique, arracher des chênes verts, c’est le monde à l’envers ! criaient les autres. Un arbre arraché, c’est un stock de carbone supprimé. À 40°C, l’ombre des chênes verts offre un refuge salutaire. Et leurs racines empêchent la dune de partir à la mer.
— Il faut faire place nette, renchérissaient les premiers. Ça bouche la vue. Si ça continue, on ne verra plus les éoliennes.
— La nature a ses cycles, pour la respecter, changez de bésicles !
— Chênes verts, en enfer ! brandissait un participant. C’te putain d’espèce sabote l’œuvre des moines qui aux temps anciens défrichèrent l’île. On ne peut aller contre la bénédiction de Saint-Amand.
— Non à la peine de mort ! Laissez-les vivre !
— On ne peut pas laisser la nature sauvage se déployer en toute liberté, on pourrait croire qu’on n’est pas des civilisés.
—Non au saccage, oui à l’éco pâturage ! criaient les autres en ajoutant que les travaux d’arrachage avec leurs engins allaient sinistrer nombre de plantes de la dune.
Pluche et Leopol quittèrent rapidement cette altercation, fort préoccupés. Ils s’en furent par la côte prévenir les maisonnées des chênes verts. Si ces arbres étaient condamnés, où iraient donc nicher les insectes, les lapins et les oiseaux qui les affectionnent ?
Monik Malissard
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