Épisode 3/5 — Quand l’État répond à la colère
Il y a une phrase que l’on entend souvent lorsqu’une manifestation dégénère : « mais qu’est-ce qu’ils croyaient ? La police allait bien finir par intervenir! » Alors oui, la police intervient, c’est son rôle après tout : protéger les personnes et les biens, empêcher les violences, maintenir l’ordre. Mais il existe une question que l’on pose beaucoup moins souvent : comment l’État doit-il exercer sa force lorsqu’il fait face à des citoyens qui contestent ? Parce que l’État possède quelque chose que les manifestants n’ont pas : le monopole légal de la contrainte. Et ce monopole vient avec une responsabilité particulière. Celle de la proportionnalité.
2018 devrait nous servir de mémoire.
Pendant le mouvement des Gilets jaunes, le recours aux armes dites avec euphémisme de « force intermédiaire » a provoqué une controverse internationale. À Paris, le tribunal administratif relevait en janvier 2019 qu’environ 1000 tirs de LBD avaient été effectués depuis le 24 novembre 2018 et que 33 personnes avaient subi des blessures graves, dont 28 atteintes à la tête. Le Défenseur des droits avait reçu des dizaines de réclamations concernant notamment l’usage du LBD. La Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe avait elle-même estimé que le nombre et la gravité des blessures mettaient en question la compatibilité de certaines méthodes françaises de maintien de l’ordre avec les droits humains. Ce n’est donc pas une invention militante, ni une légende des réseaux sociaux. La question de la proportionnalité de l’usage de la force a été documentée par des institutions publiques et européennes.
Et maintenant, regardons 2026.
Un adolescent de 15 ans perd une main, un autre, âgé de 14 ans, est grièvement blessé au visage. Un adolescent de 16 ans perd partiellement la vue. Des milliers de jeunes sont interpellés depuis le début du mouvement et le gouvernement finit par suspendre l’utilisation d’une grenade de désencerclement, après la blessure du lycéen de Lens. Ces faits ne permettent pas de conclure que « la police attaque les lycéens », ce serait aussi simpliste que de conclure que « les lycéens sont violents » parce qu’une poignée a commis des dégradations. Ils permettent en revanche de se demander si les moyens employés par les forces de l’ordre sont toujours proportionnés aux situations auxquelles ils répondent ? C’est exactement la question que se pose Grain de Sel.
Qu’est ce que la violence ?
Nous reconnaissons immédiatement celle qui explose : un coup, une pierre, une grenade, une charge. Mais certaines violences prennent des années. Elles ne font pas de bruit, n’ont pas de caméra, ne passent pas aux informations. Un lycée dans lequel les enseignants manquent, une classe dans laquelle quarante élèves s’entassent dans des conditions insalubres, des cours magistraux donnés sans chauffage en plein hiver, un adolescent qui ne sait plus à qui parler, une orientation qui décide de son avenir à 17 ans, parfois même plus tôt, une famille qui ne peut pas financer les études qu’elle voudrait offrir, un jeune qui entre dans l’âge adulte avec le sentiment que les règles du jeu ont été écrites, avant même sa naissance. Est-ce de la violence ? Le mot mérite au minimum d’être discuté.
Bourdieu parlait de violence symbolique.
Pas d’une violence au sens policier du terme, ni d’une violence qui laisse nécessairement une cicatrice physique. Mais d’une violence qui peut s’exercer à travers les institutions, les normes, les classements, les hiérarchies et les rapports de domination. Il ne faudrait pas limiter la violence à ce qui fait du bruit, car si nous définissons la violence uniquement par le geste du manifestant, nous oublions toutes les violences sociales qui ont précédé sa colère. Cela ne justifie évidemment pas de casser, de frapper ou quelque acte violent que ce soit. Cela ne justifie rien, mais cela peut aider à comprendre, même si comprendre n’est pas excuser. Mais alors, comment comprendre la violence policière, lorsque ceux qui l’exercent ne sont pas des manifestants en colère, mais des agents de l’État chargés d’appliquer des ordres, investis d’une autorité et d’une responsabilité particulières, et à qui l’on devrait précisément demander de savoir désobéir lorsque ces ordres sont manifestement illégaux ? Les blessures infligées lors du mouvement des Gilets jaunes nous ont déjà confrontés à cette question, et elle devient d’autant plus urgente lorsqu’il s’agit de mineurs, de lycéens ou d’étudiants.
Protégeons l’État de droit
Alors protégeons les manifestants et surtout, protégeons le droit de manifester, car une démocratie dans laquelle une force publique devient la réponse habituelle à toute contestation devient dangereuse. En effet, comment parler sérieusement de proportionnalité lorsque, face à un CRS équipé et protégé, un manifestant se retrouve démuni, parfois privé même du masque à gaz qui lui permettrait de se protéger des lacrymogènes ? À force de réduire la proportionnalité à une règle abstraite, sans prendre en compte le rapport de force matériel, la vulnérabilité des personnes et les conséquences réelles de l’usage de la force, ne risque-t-on pas de transformer une exigence de justice en une justification mécanique de la violence d’État ?
L’ordre public n’est pas la disparition du conflit, c’est la capacité à faire coexister le conflit et le droit. Et lorsqu’un adolescent de quinze ans ressort mutilé d’une manifestation, la question ne devrait pas être : « pour ou contre la police ? » Elle devrait être : « qu’est-ce qui s’est passé ? Pourquoi ? Comment empêcher que cela recommence ? » Parce qu’une grenade peut disperser un cortège, mais elle ne disperse pas une colère, bien au contraire. Et la colère, contrairement à une manifestation, ne s’arrête pas nécessairement à 18 heures…
VL
À SUIVRE — ÉPISODE 4 : VOUS VOULEZ QU’ILS AILLENT MIEUX. MAIS LES ÉCOUTEZ-VOUS ? Une génération n’a pas besoin qu’on lui explique qu’elle va bien.
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Les bonnes questions sont bien posées.