Vous voulez qu’ils aillent mieux. Mais les écoutez-vous ?

© Grégoire Korganow

Épisode 4/5 — Une génération n’a pas besoin qu’on lui explique qu’elle va bien

Il y a une contradiction dans le discours que nous tenons aux adolescents. Nous leur disons qu’ils sont fragiles, puis nous leur demandons d’être résilients. Nous leur expliquons qu’il faut prendre soin de leur santé mentale, puis nous considérons parfois leur colère comme un caprice. Nous leur disons de parler, puis, lorsqu’ils parlent trop fort, nous leur demandons de se calmer. Il faudrait peut-être décider.

Les chiffres ne racontent pas toute l’histoire…

Mais ils racontent quand même quelque chose. En 2024, selon Santé publique France, 19 % des lycéens présentaient un risque important de dépression. 20 % déclaraient avoir eu des pensées suicidaires au cours des douze derniers mois. 15 % déclaraient avoir déjà effectué une tentative de suicide au cours de leur vie. Entre 2018 et 2022, la santé mentale des adolescents s’était fortement dégradée. En 2024, certains indicateurs se sont améliorés. Le bien-être mental déclaré par les lycéens a notamment progressé par rapport à 2022. C’est important de le dire, parce que la vérité est plus intéressante que le catastrophisme. Cette jeunesse n’est pas « foutue », elle n’est pas une génération sacrifiée, elle n’est pas condamnée à la dépression, mais elle présente des signes de souffrance qui devraient nous empêcher de hausser les épaules.

Et si leur colère était aussi une manière d’agir ?

On peut regarder un adolescent qui bloque son lycée et se dire : « quel bordel. » On peut aussi se dire : « au moins, il agit. » Entre les deux points de vue se trouve une question essentielle. Qu’est-ce que nous préférons ? Un jeune qui croit encore que sa parole peut modifier quelque chose ? Ou un jeune qui ne croit plus en rien ? La colère n’est pas toujours saine, la violence ne l’est évidemment pas, mais l’indifférence peut être autrement plus inquiétante.

Durkheim aurait peut-être parlé d’anomie.

Lorsqu’un individu ne comprend plus très bien les règles du jeu social, lorsqu’il ne sait plus quelle place il peut occuper, lorsque les objectifs qu’on lui fixe semblent de plus en plus éloignés des moyens dont il dispose pour les atteindre, quelque chose se fissure. Ce n’est pas « les jeunes sont dépressifs parce que l’État est méchant ». La réalité est évidemment plus complexe. Les réseaux sociaux, la famille, l’école, la précarité, les crises successives, le climat politique, le climat tout court, tout cela joue. Et, depuis 2020, une pandémie mondiale a également traversé leur enfance et leur adolescence. Justement, si tout cela joue, pourquoi notre première réaction face à leur colère serait-elle de leur demander de supporter encore un peu plus?

« Il faut être résilient. »

C’est devenu une expression à la mode. Elle permet de demander à quelqu’un de supporter une situation difficile, sans avoir à modifier la situation difficile. Classe surchargée, professeurs absents, angoisse du Parcoursup, pénurie de logements, peur du climat : « soyez résilients ». Vous avez l’impression que votre avenir sera moins confortable que celui de vos parents ? Encore un effort ! Résilience. Le mot finit par devenir une injonction.

Pourtant, une société saine ne demande pas seulement à ses individus de s’adapter.

Elle adapte aussi ses institutions. La santé mentale n’est pas uniquement une affaire individuelle. L’école est un environnement, comme la famille, le travail et la société de manière générale. D’ailleurs, lorsque les mêmes difficultés apparaissent à grande échelle, il devient absurde de répondre uniquement par des solutions individuelles. Regardons les structures.

Alors regardons-les.

Une génération nous dit qu’elle a peur, qu’elle ne se sent pas toujours entendue. Une génération qui connaît des niveaux de souffrance psychique préoccupants. Une partie de cette génération qui descend maintenant dans la rue. Qu’est-ce qui fait qu’une jeunesse déjà fragilisée choisit malgré tout de se mobiliser ? Parce qu’il y a bien du positif là dedans. Peut-être qu’au milieu de la colère, il reste une croyance. Celle que les choses peuvent changer. Et cette croyance-là, nous ferions mieux de ne pas l’abîmer, parce que les adolescents d’aujourd’hui seront les adultes de demain. Et ils se souviendront de la manière dont nous les avons traités lorsqu’ils ont commencé à prendre la parole.

VL

À SUIVRE — ÉPISODE 5 : ILS SERONT ADULTES UN JOUR. Quelle question nous poser ?

Le ministère de l’Éducation nationale invite les lycéens à s’exprimer sur Agora. Une initiative louable en apparence, mais qui interroge alors que les mobilisations ont donné lieu à de nombreuses interpellations et à des centaines de blessés. Pour rappel :

  • 6 059 interpellations entre le 28 septembre et le 5 octobre 2026.

  • 5 060 gardes à vue, dont 87 % de mineurs, selon les chiffres de la chancellerie.

  • 215 élèves blessés, selon le bilan communiqué par Matignon le 5 octobre.

  • 1 949 interpellations le 1er octobre, contre 1 723 lors de la journée record des Gilets jaunes, le 8 décembre 2018.

  • 10 enquêtes de l’IGPN ouvertes au 5 octobre concernant des interventions policières.

Source : Le Monde

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sauret
17/10/2026 7:55 pm

Alors vraiment quelque article…vous exprimez.ce que je ressens etcrla devient une pensée
Bravo et merci i aux auteurices

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sabine
Danis
18/10/2026 4:26 pm

Très bonne analyse et ouverture à la réflexion

Prénom
Martine