Ils seront adultes un jour

© Grégoire Korganow

Épisode 5/5 — Quelle question nous poser ?

Un jour, les lycéens qui manifestent aujourd’hui auront trente ans. Ils travailleront, voteront, paieront des impôts, auront des enfants, dirigeront des entreprises, deviendront enseignants, infirmiers, policiers, agriculteurs, fonctionnaires, journalistes, artisans, élus… Ils seront la société. Et à ce moment-là, ils se souviendront. Ils se souviendront peut-être de leurs revendications, mais surtout, ils se souviendront de la manière dont les adultes les auront regardés.

Comme des citoyens ?

Ou comme des perturbateurs ? Comme une génération qui avait quelque chose à dire ? Ou comme une génération qu’il fallait remettre à sa place ? La démocratie ne se transmet pas uniquement dans les manuels d’éducation civique. Elle se transmet par l’expérience. Un adolescent apprend ce qu’est l’État de droit lorsqu’il découvre que l’autorité est puissante mais qu’elle est elle-même soumise au droit. Il apprend ce qu’est la liberté lorsqu’il comprend qu’il peut contester. Il apprend ce qu’est le débat lorsqu’un adulte lui répond avec des arguments plutôt qu’avec du mépris. Et il apprend aussi ce qu’est l’injustice lorsqu’il constate que les règles ne semblent pas fonctionner de la même manière pour tout le monde.

Voilà pourquoi la manière dont nous traitons cette mobilisation compte.

Pas uniquement pour les lycées, ni les prochaines élections. Mais pour dans dix ans, dans vingt ans… Une démocratie se mesure à sa capacité à supporter la contestation, à accepter le conflit, à entendre ceux qui dérangent, à reconnaître ses erreurs et à corriger sa trajectoire.

Il y a un autre danger.

C’est celui de la récupération. Les partis politiques ont besoin des colères. Ils cherchent à les organiser, à les canaliser, à les transformer en votes. Mais il serait naïf de croire que toute colère appartient naturellement à un camp. La colère sociale peut passer à gauche, puis à droite. Vers l’extrême droite, vers l’extrême gauche, vers l’abstention, vers le retrait complet de la vie publique. Et c’est cette dernière possibilité qui devrait nous inquiéter le plus. Un citoyen qui croit encore que les choses peuvent changer descend dans la rue. Un citoyen qui n’y croit plus ne fait parfois plus rien. Il se retire, il cesse de voter, il cesse de participer et il cesse de faire confiance. Il regarde la politique comme un spectacle joué par d’autres. Et puis, un jour, il peut aussi décider de tout envoyer valser.

C’est là que les partis pourraient faire attention.

À force de transformer chaque conflit en affrontement entre deux camps, ils finissent par donner aux citoyens l’impression que la politique n’est qu’une machine à les opposer. Gauche contre droite, jeunes contre vieux, police contre manifestants, « France d’en haut » contre « France d’en bas », urbains contre ruraux, public contre privé, progressistes contre réactionnaires. Et pendant que tout le monde s’affronte, les problèmes restent. Il est là, le piège le plus ancien de la politique : nous convaincre que notre voisin est notre adversaire, alors que finalement, nous avons les mêmes problèmes. La question est de savoir ce que nous faisons collectivement de tout cela.

Alors que voulons-nous fabriquer ?

Des jeunes qui obéissent ? Des jeunes qui se taisent ? Des jeunes qui votent comme on veut ? Des jeunes qui ne bloquent jamais rien ? Des jeunes qui ne posent pas trop de questions ? Ou des citoyens capables de nous contredire ? Personnellement, je préfère cette dernière option. Même si parfois ça agace, si ça bloque une route et même si ça force à regarder une réalité pas toujours jolie. Une démocratie sans contestation n’est pas forcément une démocratie apaisée. Non, c’est une démocratie qui ne croit plus suffisamment en elle-même pour accepter qu’on la contredise.

Alors oui, il faut condamner les violences.

Toutes. Celles des manifestants, celles des forces de l’ordre, celles qui viennent de l’État lorsqu’elles dépassent le cadre nécessaire et proportionné du maintien de l’ordre. Il faut enquêter, juger, réparer lorsqu’il y a des victimes, protéger, mais il faut surtout comprendre. Et comprendre une colère ne signifie pas l’approuver. Comprendre une colère, c’est refuser qu’elle devienne incompréhensible.

Et peut-être est-ce cela que les lycéens sont en train de nous demander.

Pas qu’on soit d’accord avec eux, ni qu’on applaudisse leurs battles d’aura. Ils ne cherchent pas à avoir systématiquement raison, simplement qu’on les considère comme des citoyens ; en devenir, certes, mais déjà capables de penser, de ressentir, de constater les contradictions de notre société. Déjà capables de nous poser des questions, auxquelles nous n’avons parfois pas de réponse. Alors quel genre d’adultes fabriquons-nous lorsque nous répondons à leur colère uniquement par le mépris, la peur ou la force ? Nous ne le savons pas encore et eux non plus. Mais ils seront adultes un jour. Et à ce moment-là, ils se souviendront peut-être de cette période. De ce qu’ils demandaient, de ce qu’on leur répondait, de ceux qui les écoutaient et de ceux qui leur expliquaient qu’ils étaient trop jeunes pour comprendre.

Finalement, peut-être que la question à se poser n’est pas : «qui a peur de la colère des lycéens ?» mais : «de quelle société aurions-nous peur s’ils cessaient un jour de croire qu’elle peut changer ?»

C’est là que pourrait commencer notre réflexion. Et peut-être, aussi, notre responsabilité…

VL

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1 Commentaire
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Danis
19/10/2026 3:38 pm

Ces jeunes sont formidables, alors qu’ils ont subi l’enfermement du Covid, l’angoisse de parcoursup, les echos des colères de leurs parents ,( gilets jaunes, reforme des retraites, agriculteurs) ils savent ce qu’ils veulent, et décider de ce que sera leur vie d’adultes, je suis pleine d’admiration pour leur maturité, construite… Lire la suite »

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Martine