« Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous » d’une île à l’autre, l’histoire d’Etienne Fontaine (1659-1739)

© Christel Eveillé

Nous avons vécu une conférence du plus instructif et des plus ludiques, au centre culturel de l’île d’Yeu le mercredi 3 septembre à 18 heures 30 dans le cadre des « Jeudis de l’histoire  » organisés au pôle du Petit Chiron par le service patrimoine de l’île d’Yeu.

Le public était venu nombreux pour assister à la conférence proposée par Mathieu Chaume sur le périple de son ancêtre Etienne Fontaine né sur l’île d’Yeu en 1659 et mort en Nouvelle-France en 1739. Tout droit arrivé du Canada, étant déjà venu sur l’île d’Yeu en 2024, Mathieu n’est pas venu seul présenter l’histoire de sa famille, il était accompagné de ce qu’il a nommé lui-même : «  ses cousinettes », puisque lié, comme le sont aussi de putatifs cousins sur l’île, à la famille Fontaine. Parmi ces derniers et ces dernières, qui sont probablement nombreux et nombreuses ; Anne Auger partage un double attachement entre l’île d’Yeu, dont elle est originaire et le Québec, où elle a passé de nombreuses années. Et puis ; Fernande Bernard, bien connue sur l’île grâce, entre autres, à ses reportages photos de l’île publiés sur le groupe Facebook : « L’île d’Yeu comme on l’aime ». Lors de cette conférence et fort de ce soutien familial, Matthieu Chaume a fait part de sa volonté de rendre hommage à son ancêtre Etienne Fontaine, capitaine de navire en 1677, mais aussi de réaffirmer les origines islaises de sa propre famille. La démarche de Mathieu Chaume a donc une double dimension, puisqu’elle est donc à la fois de nature identitaire, où retrouver de lointaines cousinettes, visiter les lieux de ses ancêtres, rencontrer des islais, donner une conférence, lui dire des choses sur sa famille, sur ses origines, sur son histoire et donc sur lui-même. La démarche de Mathieu Chaume a aussi une dimension historique, puisque la conférence très instructive proposée par ce dernier a eu pour objectif de partager l’histoire commune des Islais et des Québécois. Les récits proposés par Mathieu Chaume lors de cette conférence, se situent clairement dans la démarche historique où : « Il n’y a de temps pensé que le temps raconté* ». Plus vous précisez le temps de l’Histoire, plus vous l’écrivez, plus vous le récitez (dans le sens où vous le mettez en récit) et plus vous le comprenez et plus vous le pensez. Dire l’Histoire, c’est ainsi faire mieux de l’Histoire. Et en venant nous raconter son histoire, en nous exposant un récit, en nous exposant des récits, non seulement Mathieu Chaume a partagé avec nous son histoire, mais en nous l’a racontant, il a ainsi pu mieux l’a penser. Il a pu mieux devenir un être de son histoire personnelle, un être de son histoire familiale, un être de l’histoire tout court et qui s’inscrit dans la plus grande histoire de l’île d’Yeu et du Canada.

Quels récits nous a donc proposés le conférencier ?

Le premier récit a bien évidemment été un récit personnel, où les liens de Mathieu Chaume avec la famille Fontaine ont été précisés, puisque sa mère se nomme Laurie Fontaine et est une descendante à la 12ème génération d’Etienne Fontaine. Du sang islais coule donc dans les veines de Monsieur Chaume. De quelle couleur est-il ? Peut-être de la couleur des tartes aux pruneaux de l’île ? Puis les lieux où ont vécu les ancêtres de la famille Fontaine; l’église de Saint-Sauveur où a été baptisé Etienne Fontaine, la rue de la Chaume comme un sympathique pied de nez au nom de famille du conférencier…

© Mathieu Chaume

Puis très rapidement, l’histoire d’Etienne Fontaine nous a été contée, n’est-ce pas lui, après tout, le héros de l’histoire ?

Né en 1659 Etienne est baptisé le 24 février dans la paroisse de Saint-Sauveur. Il est le 3ème d’une famille de quatre enfants. Son père, Jacques Fontaine, marchand de bois, surnommé « le sourd », a été inhumé sur l’île en 1682, sa mère, issue d’une famille d’armateurs des Sables d’Olonnes, Jeanne Colinet, y a été également enterrée en 1686 […] Ayant armé les premiers bateaux partant pour la pêche à la morue vers Terre-Neuve, cette famille a acquis des lettres de noblesse. Mais n’étant pas d’extraction chevaleresque, ils étaient surnommés : « la noblesse queue de morue ». Le 31 mars 1677, à la Rochelle, le jeune Etienne signe son contrat d’engagement de trois ans pour le Canada pour la somme de 150 livres.

© Guy Perron

Vaillant navigateur, Etienne Fontaine gravit tous les échelons du monde maritime pour finir capitaine du navire « La Marguerite » en 1713. En 1683, à l’âge de 22 ans, il avait épousé Marie Conille, originaire de la Rochelle à Saint-Laurent-de-l’île-d’ Orléans. De cette union naîtront douze enfants. À noter que l’île d’Orléans, sur laquelle Etienne Fontaine et son épouse s’installent, compte à l’époque le même nombre d’habitants que sur l’île d’Yeu, à savoir 900 habitants. Après une vie de labeur et de périples, Etienne Fontaine s’éteint à l’âge de 80 ans à Saint-Jean-de-l’île-d’Orléans. Il n’aura peut-être jamais revu l’île d’Yeu. Lors de la guerre de 7 ans, en 1759, lors de la bataille des Plaines d’Abraham, l’île d’Orléans sera dévastée, obligeant la famille Fontaine à s’installer dans la vallée du Richelieu, lieu plus sûr pour les nouveaux colons français.

Il fallait oser !

Pendant la conférence, Mathieu Chaume ne s’est pas contenté de réciter des histoires. Non non ! Il fallait bien qu’il fasse profiter le public de sa bonne humeur ! Un quiz a donc été imposé à tous et à toutes afin de vérifier la qualité d’écoute de la conférence ! Rendez-vous compte; le public se déplace, écoute sagement, applaudit et le conférencier, en guise de récompense, lui colle un contrôle surprise ! Il fallait oser, et Matthieu Chaume l’a fait ! L’objectif, outre la vérification de l’attention, consistait pour les meilleurs élèves à remporter un crayon en bois de barrage de castor sculpté par le conférencier lui-même.

© Christel Eveillé

Et voilà, en un tour de main, l’auditorium transformé en classe de maternelle, où chacun, bon public, s’efforçait de répondre correctement aux questions, afin de repartir avec le précieux trophée. Votre serviteur, représentant Grain de Sel, voyant sa camarade obtenir le Saint Graal, n’a pas échappé à cette douce régression et s’est empressée de lever le doigt avant la fin de la question de l’indélicat examinateur et a pu donc repartir avec son crayon! Il trônera désormais sur son bureau! Il n’empêche qu’une question doit être soulevée lors de ce moment plutôt ludique ! Il s’agit de la question du consentement. Sujet on ne peut plus sérieux, qui actuellement soulève fort heureusement de nombreuses questions de société! Et il n’est bien sûr pas question de plaisanter d’une quelconque manière avec ce concept. Mais tout de même, Monsieur Chaume, il vous faudra donner votre recette; comment avez-vous pu amener toute une salle d’adultes à consentir à cette légèreté, et transformer cette dernière en assemblée joyeuse et insouciante ? Peut-être la joie des récits proposés, des histoires communes retrouvées, des plongées dans le passé, du partage de ces identités réaffirmées, de la jubilation des cousinettes du conférencier ? Allez donc savoir ! En attendant, il semblerait que la salle a bien rit, et que le public s’est bien instruit ! Mais était ce tout ?

Par delà l’histoire, par delà les récits :

Ce qui s’est déroulé ce soir-là est très fort ! Cette conférence est sans doute à comprendre dans un contexte social, culturel, actuel des plus complexes, dont il paraît inutile ici d’en faire l’inventaire. Nous vivons des temps troublés, incertains, où nos valeurs, nos identités sont bousculées. A l’heure de l’inversion des valeurs, de la post-vérité, de la contestation de la vérité historique, il était bon de sentir une salle unie autour de l’histoire de l’île d’Yeu. Il faisait bon voir le public intervenir, poser des questions. Que cherchait la salle, dans cette volonté de répondre rapidement aux questions du quiz, sinon ; la possibilité de saisir, à travers l’obtention d’un crayon, d’ un peu de cette terre lointaine et mythique qu’est le Québec ? La tentation de voyager à travers les océans sans prendre aucun risque, et donc d’embarquer au bord du bateau d’Etienne Fontaine, afin de partager avec ce dernier les sensations de l’aventure et de la découverte ? La volonté de rejoindre ces généreux cousins à l’accent si marqué ? L’impossible rêve de se retrouver en face des castors construisant leurs barrages ? Que cherchions nous dans cette écoute respectueuse et attentive des informations historiques sinon ; la volonté de renouer toujours étroitement des liens familiaux chaleureux qui furent à l’époque si étroits, quand nous sommes, actuellement dépassés par l’individualisme ? De revivre un passé où le français avait toute sa place puisque les Français étaient décrits par Mathieu Chaume comme : « populaires et populeux sur l’île d’Orléans  » ? De converser avec son double, et former donc ce qui pourrait être nommé : « un écho d’îles» puisque l’île d’Yeu et l’île d’Orléans avaient de nombreuses similitudes, et ainsi sortir de son isolement insulaire ? Il lui en aura fallu du courage à Etienne Fontaine pour quitter son île, sa famille, son histoire pour tenter l’aventure au bout du monde, mais les terres proposaient leurs horizons, les familles pouvaient, devaient être nombreuses, les profits à venir pouvaient s’annoncer substantiels…

Aujourd’hui, il n’est évidemment pas question de s’inscrire dans un mythe de l’âge d’or, ce dernier n’a jamais existé, mais si nos vies sont moins aventureuses, certaines personnes mal intentionnées ne savent nous proposer que la peur et l’inquiétude pour horizons symboliques, et c’est ici que s’ouvrent de redoutables pièges, où la recherche de boucs émissaires, l’affirmation de la haine, semblent être les seules réponses afin d’échapper à un futur si incertain. Pour vivre, il faut du courage, encore du courage, toujours du courage… Sans doute la vie de l’ancêtre de Mathieu Chaume a-t-elle été un exemple de courage, d’audaces, de prises de décisions qu’il fallait bien prendre. Avait-il le choix ? En ce sens, cette conférence, en nous autorisant à vivre un peu avec Etienne Fontaine, nous a promis, le temps de la conférence, un horizon symbolique, qui contredit les jeux, les langages manipulatoires qui, aujourd’hui semblent vouloir nous promettre la peur, et donc à terme le chaos. En mettant en récit l’histoire d’Etienne Fontaine, en nous proposant une conférence de nature résolument historique, Mathieu Chaume nous a exposé des faits, et les faits en histoire sont têtus, ils ne sont pas contestables. Même si ces derniers peuvent être pervertis, l’Histoire, dans sa dimension scientifique, remet toujours, à un moment donné, le réel à sa place et est donc le meilleur moyen de lutter contre les tentatives de manipulations dont nous sommes parfois les jouets.

Dans sa volonté de connaître toujours mieux son histoire, l’île d’Yeu montre tout son courage à rester dans le réel en connaissant mieux son passé. La salle remplie du centre culturel en étant la preuve historique le soir de la conférence. Faut-il en conclure que l’île d’Yeu est un territoire fier de son identité, qui aime son histoire, qui n’en renie rien, et qui toujours cherche à se comprendre à travers ses habitants, ses mœurs, ses traditions, son patrimoine, sa culture, et qui tel le bateau d’Etienne Fontaine tiendra la marée dans les eaux déchainées des tumultes à venir ? La réponse se trouve parfois dans les questions.

Merci Monsieur Chaume, merci aux cousinettes !

Christel Eveillé

* P. Ricoeur, Temps et récits, Tome 1, L’intrigue et le récit historique, Paris Seuil,1983

 

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BERNARD
16/09/2026 1:04 pm

Merci Christel de Grain de sel pour cette jolie retranscription de la vie d’un d’un p’tit gars de l’île d’yeu, parti à l’âge de 18 ans vers des contrées lointaines. Cet écrit reflète bien, et avec un certain humour, l’histoire d’Étienne FONTAINE comme l’a si si bien fait le cousin… Lire la suite »

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Fernande
16/09/2026 2:09 pm

Mille Mercis à Christel Éveillé pour ce précieux reportage journalistique. Merci à ma cousinette Anne Auger pour son accueil si chaleureux et à mes cousinettes Fernande Bernard et Mélina Fontaine pour les rigolades en apéro et merci à Claire Fontaine pour avoir retracé un document généalogique sur ses ancêtres du… Lire la suite »

Prénom
Mathieu
Malissard
17/09/2026 6:40 pm

Merci Christel pour cet article qui élargit les horizons. Il en faut effectivement du courage pour quitter sa terre natale, traverser les mers et émigrer ! Que ne met-on en avant le courage des migrants d’aujourd’hui ?

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Monik