« Il faut que ça reste un port de pêche »

© VL

Président de la SNSM de l’île d’Yeu, ancien patron pêcheur du Petit Gaël et aujourd’hui à la barre du Petit Pluton, Éric Taraud connaît Port Joinville pour y avoir travaillé une grande partie de sa vie. À l’approche de la fin de la concession actuelle, il défend un port qui conserve sa vocation maritime et sa place pour la pêche, sans remettre en cause l’équilibre actuel entre les différentes activités.

Un regain d’intérêt pour la pêche côtière

Pour Éric Taraud, le rôle de Port Joinville ne devrait pas fondamentalement changer dans les dix ou quinze prochaines années : « il faut que ça reste un port de pêche, ou du moins une partie. » Le fret, la plaisance, la pêche et la maintenance du parc éolien cohabitent aujourd’hui, et cet équilibre lui semble fonctionner. Il tient notamment à ce que la darse 1 conserve sa vocation pour les professionnels de la pêche. L’ancien patron pêcheur ne nie pas pour autant les évolutions du secteur. Il constate un regain d’intérêt de la part des jeunes, mais souligne que ceux-ci s’orientent davantage vers de petites unités, qui génèrent moins de taxes portuaires. Quant aux plus gros bateaux, ils ne débarquent pas leur poisson à Port Joinville, même si, précise-t-il, la TIPP revient tout de même à l’île. Pour lui, le soutien des collectivités à la pêche reste donc indispensable, même si la plaisance doit continuer à avoir sa place. Il rappelle d’ailleurs que la partie Est du bassin à flot lui est déjà réservée durant l’été. Cette cohabitation pourrait toutefois être fragilisée par l’arrivée de nouveaux opérateurs. Éric Taraud estime que le port est déjà contraint : « en l’état actuel, on ne peut pas mettre un troisième bateau au ponton de la base de maintenance éolienne. » Il redoute qu’une nouvelle organisation ne vienne perturber un partage des espaces qui, selon lui, fonctionne aujourd’hui plutôt bien.

La criée, un choix économique qu’il assume

Sur la fermeture de la criée en 2017, Éric Taraud défend une position nette. L’ancien patron pêcheur rappelle que l’équipement représentait, selon lui, un déficit annuel de 400 000 euros : « ce n’était pas possible de continuer comme ça », tranche-t-il. Il conteste également l’idée selon laquelle la décision aurait été imposée par les élus ou la Chambre de commerce et d’industrie : « ce ne sont pas les politiques à l’époque qui ont pris cette décision, ils n’ont pas eu beaucoup de courage, ni la Chambre de commerce d’ailleurs. Ce sont les petits pêcheurs qui ont décidé à travers le conseil portuaire. » Une décision qui n’a pas fait l’unanimité, notamment chez les mareyeurs, et qui a eu des conséquences humaines. Éric Taraud reconnaît que Pascal Hennequin a dû licencier des salariés, mais estime que la baisse des tonnages et du nombre de bateaux rendait le maintien de la criée financièrement intenable. Il ne ferme pas pour autant la porte à de nouvelles infrastructures pour la pêche. Au contraire, il propose de revoir l’organisation de la gare maritime et de ses abords afin de dégager de l’espace pour la filière : « la seule infrastructure à réaliser selon moi, c’est de faire un quai plat sur la cale, un terre-plein, un quai creux, entre la passerelle des bateaux et la gare, puisqu’ils manquent de place à la gare. » En réorganisant les espaces situés à l’Est de la gare, il imagine la possibilité de créer un hangar frigorifique adapté aux besoins des professionnels. Une solution qu’il juge plus raisonnable que le projet de grande envergure envisagé en 2024. L’objectif serait de disposer d’un équipement fonctionnel, sans engager le port dans un investissement disproportionné.

« On marche sur la tête » : les infrastructures à revoir

Cette préoccupation pour les équipements se retrouve dans son regard sur la gestion actuelle. Éric Taraud se dit favorable à une société portuaire locale, mais ne cache pas ses critiques envers la CCI : « la CCI a l’expérience mais manque de logique », résume-t-il. Il prend notamment pour exemple le transport du poisson et les choix effectués pour son acheminement : « on marche sur la tête, ils vont faire un bateau neuf qui va faire 40 mètres, c’était déjà juste avec 28 mètres de long pour débarquer le poisson avec le MAXIPLON au niveau des Sables-d’Olonne. » Il s’interroge également sur la gestion de la glacière du port. Avec le départ à la retraite d’un mareyeur supplémentaire, ils ne seraient désormais plus que trois. Dans le même temps, l’installation dispose d’une capacité de stockage de 80 tonnes de glace, alors qu’une tonne par jour suffirait selon lui aux besoins actuels : « quand tu mets un silo en route, quatre silos de 20 tonnes, la consommation d’énergie est excessive par rapport aux besoins réels. » Sa proposition est radicale : « je conseille de raser cette glacière et d’en faire une nouvelle avec 5 tonnes. » Il cite en comparaison la glacière de Saint-Gilles-Croix-de-Vie, dont il connaît le fonctionnement à travers sa participation au conseil de la Coop, et qui aurait coûté 2,5 millions d’euros. Pour Éric Taraud, le challenge est de dimensionner les investissements aux besoins réels du port. Une logique qu’il souhaite voir appliquée à l’ensemble des infrastructures. La plaisance elle-même n’échappe pas à cette réflexion. Il observe que les bateaux ont considérablement grandi en vingt-cinq ans : « il n’y avait que des 9 mètres dans le port il y a 25 ans ; désormais, ils font tous 15 ou 18 mètres ! » Les catamarans sont également plus nombreux. Il estime qu’une réorganisation des pontons pourrait un jour devenir nécessaire pour tenir compte de ces évolutions.

« Ça fait 30 ans que l’on attend » : la question des comptes

Au-delà des équipements, c’est la transparence financière qui revient avec insistance dans son témoignage. Éric Taraud affirme attendre depuis trente ans la communication détaillée des comptes au conseil portuaire. Il se souvient qu’à l’époque de Bernard Groisard et de Bruno Girard, les documents étaient plus précis. Aujourd’hui, il s’interroge sur la répartition des dépenses, notamment les rémunérations de personnels basés à la Roche-sur-Yon et imputées, selon lui, aux ports de pêche de l’île : « Mais à quelle échelle ? Qui fait vivre la Chambre de commerce ? Ce sont les ports et quelques grandes entreprises. » Il rappelle que 10 % de la valeur du poisson débarqué sont prélevés au titre des taxes revenant à la CCI de Vendée. Il ne conteste pas le principe de financer l’entretien et le fonctionnement des infrastructures, mais réclame de pouvoir en comprendre précisément les modalités : « on veut bien comprendre qu’il y a les frais d’entretien de la criée, etc., mais on souhaiterait un peu plus de transparence. » Pour illustrer ses interrogations, il cite le cas de la criée de l’Herbaudière, à Noirmoutier, qui aurait été bénéficiaire lorsqu’elle était gérée par la municipalité, avant de connaître des pertes après son passage en gestion CCI. Une comparaison qu’il avance pour nourrir le débat sur le modèle de gestion, et sur la manière dont les recettes portuaires sont utilisées.

Une SPL pour gouverner

Sur la future gouvernance de Port Joinville, Éric Taraud se prononce clairement en faveur d’une société publique locale. Il souhaite éviter que les ports de l’île ne tombent entre les mains d’un opérateur privé, qu’il associe à un risque de perte de maîtrise locale. Mais il met également en garde contre les difficultés juridiques qui peuvent accompagner un changement de gestion. Il évoque notamment la situation de Saint-Gilles-Croix-de-Vie, où la reprise du port par la commune s’est accompagnée d’une procédure liée à l’appel d’offres. À ses yeux, la SPL permettrait justement de réunir plusieurs acteurs complémentaires, plutôt que de confier l’ensemble des décisions à une seule collectivité ou à un gestionnaire privé : « la commune doit avoir un regard sur la situation et doit pouvoir prendre des décisions pour son avenir. » Il souhaite que la commune soit en mesure de peser sur les orientations stratégiques, tout en associant le Département et la CCI, dont il reconnaît l’expérience. Il estime par ailleurs que Fabien Dulon, élu conseiller délégué à la gestion des ports de l’ile d’Yeu, est « quelqu’un de constructif et d’ouvert », et affirme que la commune peut compter sur le soutien des pêcheurs de l’île. Pour lui, le dialogue reste la condition de réussite d’une nouvelle organisation : « je ne vois aucun risque pour une SPL, au contraire, car le dialogue a toujours été la meilleure des solutions, non ? » Une conviction qui prend une résonance particulière alors qu’il décrit des relations devenues compliquées entre les pêcheurs et la CCI, notamment depuis les difficultés d’acheminement du poisson.

Réguler les flux sans opposer les activités

Sur la question des quotas de passagers évoquée par la municipalité, Éric Taraud ne se montre pas hostile à une limitation des flux touristiques. Il fait une distinction entre les plaisanciers, qui sont relativement peu nombreux à débarquer en même temps, et les navettes en provenance du continent, dont l’arrivée se ressent selon lui nettement sur l’île. Il estime ainsi que la régulation des flux pourrait permettre de mieux maîtriser la fréquentation, sans remettre en cause la place de la plaisance dans le port. Cette réflexion rejoint son attachement aux autres ports de l’île. À ses yeux, le port de la Meule doit notamment être préservé dans son état actuel. Il salue le travail de l’association des Mélas pour son entretien et rappelle que sa valeur ne se mesure pas uniquement en recettes directes : « il ne rapporte pas d’argent mais de manière indirecte si, car c’est la carte postale de l’île. Il faut donc le laisser comme il est et surtout l’entretenir. » Une manière de rappeler que l’équilibre économique d’un port ne se résume pas à son budget propre, mais aussi aux activités, à l’image et à l’attractivité qu’il contribue à faire vivre.

La montée des eaux, l’électricité et la gare maritime : les défis de demain

Pour les quinze prochaines années, Éric Taraud identifie plusieurs risques majeurs. Le premier est la montée des eaux, qu’il dit observer jusque dans les petites marées. Selon lui, les coefficients de 70 produiraient aujourd’hui des niveaux comparables à ceux de coefficients de 90. Il se souvient notamment du passage de la tempête Xynthia, le 28 février 2010 : « on est descendu à 5 heures du matin, l’eau était à la porte de la mairie, ça fait drôle. » Avec quelques autres personnes, il avait alors remis à l’eau un petit bateau de pêche échoué sur le quai : « la mer est repartie en trois minutes. » Ce souvenir nourrit sa prudence face aux investissements nécessaires pour protéger le port. Rehausser les quais ou construire un muret de protection représenterait un coût important, mais il estime que la question ne peut plus être écartée. Il souligne aussi la fragilité du réseau électrique, régulièrement mis à mal par les besoins des bateaux : « si on était 20 grands bateaux, ce serait la catastrophe car c’est déjà compliqué à trois vis-à-vis de la tension des lignes électriques qui sautent régulièrement, plus assez fortes. » Enfin, il pointe une infrastructure qui lui semble désormais dépassée, la gare maritime : « si on avait quelque chose à refaire d’ici 30 ans, ce serait la gare maritime, elle n’est plus du tout adaptée. » Il rappelle également que le choix initial du point de liaison avec le continent aurait pu être différent. À l’époque de la création des ports, l’île devait être reliée soit à Fromentine, soit à Saint-Hilaire-de-Riez : « la deuxième option aurait été bien mieux, il y a toujours de l’eau là-bas, on ne serait pas impacté par les marées. » Pour autant, il ne considère pas les infrastructures actuelles comme condamnées. Il rappelle que certaines décisions prises par le passé ont permis de limiter les dégâts lors des tempêtes, notamment les pieux surélevés installés au niveau des pontons : « si on n’a pas eu de casse pendant l’épisode Xynthia, c’est bien grâce à Zico ! »

À travers ses propositions, Éric Taraud défend finalement une évolution pragmatique de Port Joinville : préserver les espaces de pêche, adapter les équipements aux besoins réels, rendre les comptes plus transparents et associer les acteurs locaux aux décisions. Pour lui, l’avenir du port ne passe ni par l’immobilisme ni par de grands projets démesurés, mais par une gestion collective, attentive au terrain et à la place que l’île souhaite conserver pour ses activités maritimes.

Propos recueillis par VL

Views: 351

5 2 votes
Évaluation de l'article
1 Commentaire
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Chiron
26/09/2026 2:59 pm

Très bonne analyse d’Éric, qui prouve une fois de plus que l’expérience, est indispensable à la connaissance et à la résolution des problèmes !

Prénom
Christian