À l’heure où s’ouvre une nouvelle saison culturelle sur l’île d’Yeu, le directeur du service culture défend une politique qui se heurte parfois aux réalités de l’insularité, mais qui guide une programmation 2026-2027 volontairement éclectique.
Il y a parfois des histoires professionnelles qui racontent mieux un métier qu’un long curriculum vitae. Celle de Manuel Guillon commence loin de l’île d’Yeu. Avant de poser ses valises sur cette petite terre du Ponant, le directeur du service culture a commencé sa carrière à l’étranger, dans le réseau culturel français. Moscou d’abord, où il restera un an, puis la Moldavie pendant deux ans, avant de rejoindre Kingstown, à Saint-Vincent-et-les-Grenadines, dans les Caraïbes, pour trois années supplémentaires. Son parcours avait pourtant commencé par des études de russe. À l’époque, explique-t-il, ces formations conduisaient principalement vers le commerce ou l’enseignement. Deux voies qui ne l’attiraient guère. En parallèle, il avait déjà commencé à travailler autour d’expositions et de tournées de groupes musicaux. La suite s’est presque imposée d’elle-même : « un DESS consacré à l’administration culturelle, puis une entrée dans le réseau des ambassades et des Alliances françaises ». De cette carrière internationale, Manuel Guillon a finalement atterri à l’autre bout du monde, ou presque : l’île d’Yeu. Il y rejoint la mairie après avoir passé le concours de la fonction publique territoriale. Depuis 2009, il exerce donc son métier dans un environnement qui, à première vue, semble bien éloigné des réseaux culturels des capitales étrangères. Mais seulement à première vue.
La solitude comme liberté
Car travailler à la culture sur une île n’a rien d’un poste de directeur culturel continental transplanté au milieu de l’Atlantique. La différence la plus importante, Manuel Guillon la résume par deux mots : « solitude professionnelle ». Sur le continent, les professionnels peuvent s’appuyer sur des réseaux, des communautés de communes, des structures voisines ou des dispositifs de coopération. Ici, l’éloignement oblige à faire davantage seul. Mais il refuse d’y voir uniquement une contrainte. Cette solitude est aussi une liberté. Davantage d’autonomie, davantage de possibilités de décider, mais aussi davantage de responsabilités. Et puis, à défaut de pouvoir compter sur un vaste réseau institutionnel de proximité, Manuel Guillon en a construit un autre, local et insulaire. L’île d’Yeu possède un tissu associatif particulièrement dense. Le répertoire municipal recense plus d’une centaine d’associations, dans des domaines allant des arts au sport, des loisirs à l’entraide ou au patrimoine. Une richesse sur laquelle le service culture entend s’appuyer plutôt que se substituer à elle : « je vois mon travail comme une complémentarité avec le tissu associatif local. Les associations ne sont pas à mon service, je ne suis pas le sachant. » Ici, le service public culturel n’est donc pas pensé comme une pyramide dans laquelle la mairie organiserait, déciderait puis distribuerait. Il s’agit plutôt de créer les conditions permettant à la vie culturelle d’exister et de circuler. Cela explique aussi une particularité de l’île : la mairie met à disposition des associations un parc de matériel conséquent et participe également à leur fonctionnement et acheminement : « ici, on fait cet effort là pour que le tissu associatif vive à l’année », souligne Manuel Guillon.
Sortir de l’été
Faire de la culture un service public à part entière, accessible toute l’année, et pas seulement pendant les deux mois où l’île change de visage: « au même titre que l’eau, le logement ou la médecine, toute population devrait pouvoir avoir accès à la culture ». Cette conception explique notamment sa volonté de maintenir des prix accessibles: « les tarifs des spectacles n’ont pas augmenté depuis quatre ans ». Certains spectacles sont déficitaires, d’autres non, mais peu importe : « on considère que la culture est un service public. On n’est pas là pour faire de l’argent, on est là pour le bien de la population sur toute l’année. » La carte d’abonnement, à 30 euros pour trois spectacles de la saison, s’inscrit dans cette logique. Une politique qui devient d’autant plus significative depuis que les financements extérieurs se sont drastiquement réduit: « lorsque j’ai commencé en 2009, nous avions 80.000 euros, puis l’aide régionale a été divisée par deux ». La Région des Pays de la Loire avait par la suite accordé seulement 20.000 euros à la programmation culturelle de l’île au titre de la saison 2023, tandis que la commune sollicitait 34.140 euros pour 2025. Les modalités et montants des aides régionales ont depuis disparues dans le contexte plus large de la refonte des dispositifs culturels régionaux : « c’est zéro euro actuellement ». Pour Manuel Guillon, la difficulté est donc désormais de maintenir une offre culturelle avec des moyens contraints. Il insiste sur la force de son équipe et sur la capacité de chacun à « faire beaucoup plus » que ce qui serait habituellement demandé dans une collectivité continentale.
Programmer avec les pieds dans l’eau
Il y a cependant une chose qu’aucun discours sur la politique culturelle ne peut effacer : sur une île, un spectacle doit d’abord pouvoir arriver jusqu’à l’île. Et cela peut parfois se jouer à quelques centimètres près : « ce matin, j’étais en train de régler un problème avec un décor qui ne passe pas dans le bateau. Je pense que le spectacle ne passera pas. » Un résumé succin mais réaliste du quotidien parfois cocasse de la programmation insulaire. Mais les équipes artistiques jouent le jeu et la compagnie Yeu Continent facilite aussi cette logistique, grâce à des conditions préférentielles accordées à la commune. Le choix des spectacles est collégial et réalisé avec les élus. Lui part régulièrement sur le continent à la recherche de nouvelles propositions. Les festivals constituent pour Manuel Guillon un terrain privilégié, à commencer par Avignon, où plusieurs spectacles peuvent être découverts au même endroit. La programmation professionnelle est ensuite construite pour proposer une culture populaire sans renoncer à l’exigence artistique.
Faire un pas de côté
Cette philosophie se retrouve dans la saison 2026-2027. Après le festival Les Insulaires, elle se poursuit dès ce 3 octobre avec une bande dessinée concert autour de la figure de Narcisse Pelletier. Puis viendront notamment La Caravane Passe en novembre, Langue de bois en décembre, plusieurs propositions musicales et théâtrales au fil de l’hiver, Le Secret des Ombres en mars… Manuel Guillon veut précisément éviter que la programmation ne s’adresse qu’à un seul public : « l’idée est d’être le plus éclectique possible. » Même le burlesque annoncé au printemps participe de cette volonté de sortir des cases. La proposition jouera justement avec la technique de l’effeuillage « sur des corps qui ne sont pas forcement calibrés pour faire du striptease ». Faire un pas de côté, donc. C’est peut-être l’une des expressions qui définit le mieux sa manière d’envisager la culture.
Le Petit Chiron, « un nouveau souffle »
Cette orientation trouve également un point d’appui dans le développement du pôle culturel du Petit Chiron. Manuel Guillon ne cache pas son enthousiasme lorsqu’il évoque le lieu : « c’est un nouveau souffle ! Ça fait énormément de bien pour la population. » Le succès du pôle, avec près de 3000 abonnés annoncés est à ses yeux révélateur d’une autre fonction de la culture : elle ne se limite pas à la diffusion artistique. Elle crée des lieux où les gens se croisent. L’arrivée de l’auditorium répond d’ailleurs à un manque identifié depuis longtemps : celui d’une petite scène permettant d’accueillir des projets plus légers, notamment autour de la chanson française, sans nécessairement faire venir de grandes têtes d’affiche. Faire découvrir plutôt que simplement attirer. C’est également ce qui anime le CLEA, le Contrat local d’éducation artistique et culturelle. Mis en place avec le ministère de la Culture et celui de l’Éducation nationale, le dispositif permet à des artistes de travailler durant trois mois avec les enfants. Depuis son lancement, les jeunes insulaires ont ainsi pu s’initier à la création de jeux vidéo, au graff ou encore au théâtre : « un artiste présent plusieurs mois dans une classe permet aux enfants de comprendre que derrière une œuvre, il y a du temps, de la rigueur, des essais, des erreurs et du travail. Et cette expérience peut aussi concerner les générations plus âgées, notamment dans les EHPAD ».
Une île qui change
C’est peut-être sur cette question du lien que Manuel Guillon se montre le plus personnel. L’île d’Yeu, dit-il, a beaucoup changé depuis son arrivée en 2009. La société française aussi. Dans ce contexte, les équipements culturels peuvent devenir des lieux où les populations se croisent. Il cite un chiffre qui l’intéresse particulièrement : « 65 % des abonnés à la médiathèque sont des habitants à l’année. J’en suis fier ». L’été, les visiteurs viennent à leur tour fréquenter les lieux : « il y a un brassage, c’est un début de dialogue. » Pour lui, la culture peut contribuer à fabriquer du lien, précisément parce qu’elle permet de mettre côte à côte des personnes qui ne se seraient pas nécessairement rencontrées ailleurs. C’est aussi dans cette logique qu’il imagine la suite. Lors du festival Les Insulaires, des échanges avec des directeurs généraux des services et des responsables associatifs des autres îles du Ponant ont fait émerger l’idée d’un « réseau des acteurs culturels des îles. » Une initiative encore en construction, mais qui pourrait permettre de mieux partager les expériences, les ressources et les problématiques propres aux territoires insulaires.
Les artistes restent boire un verre
Il y a enfin une conséquence inattendue de l’insularité : une fois arrivés, les artistes ne repartent pas forcément immédiatement. Ils arrivent souvent le vendredi. La représentation a lieu le samedi. Et plutôt que de reprendre le bateau dès le lendemain matin, certains restent jusqu’au dimanche soir. Alors les rencontres se font presque naturellement. Les habitants croisent les artistes dans l’espace public, discutent avec eux, leur donnent leur avis sur le spectacle : « ce n’est pas impersonnel comme sur le continent. » Même les équipes qui arrivent parfois avec quelques réticences devant la perspective du déplacement finissent, selon Manuel Guillon, par se laisser gagner par l’expérience. La mer, qui complique tant la logistique, devient paradoxalement ce qui rend la relation plus humaine.
« Une ouverture sur le monde »
Si on lui donnait carte blanche, Manuel Guillon rêverait de programmer davantage de têtes d’affiche en hiver, alterner les artistes émergents et ceux déjà reconnus, continuer à développer cette offre culturelle permanente. Mais il sait aussi que beaucoup dépendra des moyens disponibles. La priorité, dit-il, sera donc d’abord de préserver ce qui existe. Maintenir une culture vivante toute l’année. Continuer à faire travailler ensemble les différents services (patrimoine, expositions, spectacle vivant…) et poursuivre le brassage entre les habitants. Et puis il y a cette réponse, presque comme une conclusion naturelle, lorsque je lui demande ce que la culture apporte à quelqu’un qui vit à l’année sur une île : « une ouverture sur le monde. » Il marque une pause, avant d’ajouter : « c’est ce qui permet de respirer, encore plus si tu vis sur une île. »
Après Moscou, la Moldavie, les Caraïbes et les années passées à programmer des artistes pour les faire venir jusqu’ici, la boucle est peut-être là. Manuel Guillon n’a pas renoncé à son envie de regarder ailleurs. Il a simplement changé de point de vue. Désormais, c’est depuis une île qu’il cherche à faire entrer le monde…
Propos recueillis par VL
Pour prendre connaissance de la programmation culturelle en détail, suivre ce lien vers l’Office de Tourisme de l’île d’Yeu.
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[…] La sélection se construit notamment à partir des sensibilités de Jude et de Clément. Le métier de Jude lui permet de voir de nombreux spectacles, avec un intérêt marqué pour les musiques du monde. […]