Épisode 1/5 — Et si, pour une fois, on commençait par les écouter ?
Comment regardons nous les adolescents lorsqu’ils se mettent en colère ? Tant qu’ils sont assis dans une salle de classe, ils sont « notre avenir ». On leur explique qu’ils doivent développer leur esprit critique, devenir des citoyens, qu’ils doivent s’engager, voter, comprendre le monde. Et puis, si un matin, ils descendent dans la rue, ils deviennent soudainement un problème. Un problème à encadrer, à contenir, à identifier et à étiqueter. « Qui est derrière eux ? » ; « Quelle organisation les manipule ? » ; « Quelle mouvance politique les influence ? » ; « Sont-ils d’extrême gauche ? » C’est curieux : on demande à une génération d’avoir une conscience politique, puis on s’étonne lorsqu’elle en fait usage.
Peut-être que nous nous trompons de question.
Nous pourrions commencer par autre chose. Pourquoi sont-ils là et pas qui les encadre, ni pour qui ils voteraient. Pas plus que de savoir quelle personnalité politique les soutient, ni quelle pancarte a été brandie. Simplement « pourquoi ». Pourquoi des adolescents prennent-ils le risque de bloquer leur lycée ? Pourquoi acceptent-ils de se lever tôt, de se retrouver dehors, de prendre des coups de froid, parfois des coups tout court, d’affronter les forces de l’ordre et les reproches de leurs parents ? Parce qu’ils seraient tous manipulés ? Parce qu’ils seraient tous d’extrême gauche ? Là encore, ce serait réduire une génération à une couleur politique avant même d’avoir écouté ce qu’elle dit. Le mouvement actuel part pourtant d’éléments factuels : des établissements dégradés, des enseignants absents, des classes surchargées, des conditions d’apprentissage qui se dégradent, des inégalités scolaires. Des jeunes qui demandent que l’école fonctionne, rien de très extravagant. Mais on crie au scandale.
Nous avons tellement pris l’habitude de commenter la colère que nous avons oublié de l’écouter.
La colère n’est pas nécessairement un programme politique. Elle est un signal, un symptôme, une alarme. Alors oui, dans une mobilisation, il peut y avoir des violences, certains peuvent casser, provoquer les forces de l’ordre; mais il existe une différence immense entre juger des actes et juger un mouvement entier à partir de certains actes. Cette différence devrait être le b.a.-ba du débat démocratique.
Nous connaissons déjà cette histoire.
En 2018, les Gilets jaunes ont été successivement décrits comme un mouvement populaire, poujadiste, anti-écologiste, populiste, violent, récupéré, infiltré… La réalité sociologique était autrement plus compliquée. Les recherches menées depuis ont montré un mouvement social très hétérogène, traversé par des sensibilités politiques diverses et par une défiance profonde envers les institutions et les partis. Il y avait des électeurs de droite, de gauche, des gens qui ne votaient plus, des gens qui n’avaient jamais milité et des gens qui militaient. Le mouvement ne rentrait simplement pas dans la case alors on a cherché une case, parce que c’est rassurant sans doute, et ça permet aussi de classer et parfois, d’éviter la question essentielle.
Et si les lycéens étaient simplement en colère ?
Une vraie colère, pas une colère importée, ni fabriquée. Pas nécessairement de gauche, ni de droite. Une colère née de leur propre expérience, de leur lycée, de la vision de leur avenir, de ce qu’ils constatent autour d’eux. Et peut-être aussi de ce qu’ils ressentent. Je reviendrais sur ce dernier point. Parce qu’il y a quelque chose que les chiffres disent et que les plateaux télé racontent beaucoup moins bien : la santé mentale des adolescents français s’est dégradée. Les manifestations ne sont évidemment pas une conséquence directe de la souffrance psychique, ce serait absurde de le dire comme ça, mais ça dit quand même que nous sommes en train de parler d’une génération dont une partie va mal. Et lorsque cette génération parle fort, peut-être faudrait-il éviter de lui répondre qu’elle parle mal.
Alors posons la question autrement.
Pas : « Qui les manipule ? » Mais : « Qu’est-ce qu’ils essaient de nous dire ? » C’est précisément cette question que nous allons poser dans cette série, parce que la colère des lycéens n’est peut-être pas seulement une affaire de lycées. Elle nous parle de l’école, de la démocratie, du rapport à l’autorité, de la violence, de la santé mentale, de la confiance dans les institutions et surtout, de la société que nous sommes en train de transmettre à ceux qui devront bientôt la faire tourner. Alors oui, nous devons les écouter ; et nous devons aussi écouter ceux qui leur répondent. Mais nous garderons notre grain de sel. Parce qu’après tout, un média n’est pas là pour applaudir une colère, ni pour la faire taire. Il est là pour comprendre d’où elle vient.
VL
À SUIVRE — ÉPISODE 2 : LA FABRIQUE DU CASSEUR. Quand l’étiquette devient plus importante que la colère.
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Bravo, bonne mesure des choses, intelligente et sensible , on attends la suite avec impatience.
Très beau texte. J’y adhere. Merci
très bonne analyse