Épisode 2/5 — Quand l’étiquette devient plus importante que la colère
Il existe une vieille technique politique, lorsqu’un mouvement populaire devient gênant : ne répondez pas immédiatement à ses revendications. Commencez par lui demander son identité. Qui sont-ils ? Qui les finance ? Qui les organise ? Qui les manipule ? Et surtout : de quel bord sont-ils ? Une fois que vous avez trouvé l’étiquette, vous n’avez presque plus besoin de discuter du reste.
En 2018, il fallait trouver les fachos.
Souvenez-vous. Les Gilets jaunes étaient à peine apparus que le débat public s’était déjà transformé en gigantesque entreprise de classement politique. Le mouvement était-il d’extrême droite ? Laissait-il trop de place à l’extrême droite ? Était-il récupéré par le Rassemblement national ? Était-il au contraire profondément populaire et apolitique ? La réalité était évidemment moins confortable. Les enquêtes sociologiques ont montré une mobilisation hétérogène, traversée par différentes sensibilités politiques. Des électeurs de Marine Le Pen y étaient, des électeurs de Jean-Luc Mélenchon aussi, ainsi que des électeurs d’autres partis. Mais surtout, beaucoup de personnes éloignées des organisations politiques. Le problème, c’est que l’hétérogénéité est difficile à raconter car elle oblige à réfléchir. Une étiquette, elle, tient dans un bandeau télé.
Aujourd’hui, le miroir s’est retourné.
Le contexte politique français a changé. L’extrême droite a gagné en poids électoral et dans l’espace médiatique. Et lorsqu’une jeunesse se mobilise, la tentation de l’étiqueter à gauche, voire à l’extrême gauche, devient à son tour un outil de lecture. Cela ne signifie pas que des militants de gauche ou d’extrême gauche ne participent pas au mouvement, mais cela ne répond toujours pas à la question fondamentale. Est-ce que la présence de militants politiques transforme automatiquement une mobilisation en mouvement politique partisan ? Non. Pas plus que la présence de militants d’extrême droite n’avait transformé chaque Gilet jaune en militant d’extrême droite. C’est là que le débat public devient paresseux.
Le piège est redoutablement efficace.
Un adolescent dit : « mon lycée manque de professeurs. » On lui répond : « l‘extrême gauche vous manipule. » Il dit : « nous avons des classes surchargées. » On lui répond : « vous êtes instrumentalisés politiquement. » Il dit : « nous voulons être entendus. » On lui répond : « vous menacez l’ordre public. » À la fin, personne n’a parlé du professeur absent, de la classe surchargée, du bâtiment délabré, de l’avenir professionnel compromis, de l’orientation difficile, non, on a juste parlé de politique.
Parce qu’il reste les images.
Une poubelle brûle, une vitre vole en éclats, un projectile part, un policier charge, une grenade explose. Et voilà. Le mouvement entier tient désormais dans quinze secondes de vidéo. C’est le pouvoir des images de violence : elles permettent de rendre visible quelque chose qui n’est pas nécessairement représentatif de l’ensemble. Si la violence est spectaculaire, la revendication elle, l’est rarement. « Nous voulons davantage de moyens pour l’école » ne fera jamais autant cliquer qu’une barricade en feu. Cela vaut pour les médias, les réseaux sociaux, les responsables politiques, pour tout le monde…
C’est ici que le citoyen doit se méfier.
Pas seulement du gouvernement, pas seulement des partis, mais de nous-mêmes. Parce que nous avons tous envie de simplifier : le gentil, le méchant, le policier violent, le jeune casseur, le gauchiste, le fasciste, le citoyen raisonnable, le citoyen radical… Mais une démocratie adulte est précisément celle qui résiste à cette simplification. Hannah Arendt écrivait sur la nécessité de penser sans garde-fou lorsque les catégories toutes faites deviennent insuffisantes. Cela vaut particulièrement lorsqu’une société traverse une période de tension. Penser, c’est parfois accepter de dire : « je condamne cet acte sans condamner tous ceux qui manifestent », ou « je comprends cette colère sans approuver toutes ses formes», mais encore « je soutiens le maintien de l’ordre sans considérer que toute utilisation de la force est légitime », et aussi « je reconnais une instrumentalisation politique sans réduire les personnes mobilisées à ceux qui cherchent à les récupérer. »
Et puis il y a une question que les adultes aiment beaucoup moins.
Pourquoi avons-nous tellement peur que les adolescents soient politiques ? Peut-être parce qu’un adolescent politisé n’est plus tout à fait docile, sans pour autant être un enfant Roi. Poser des questions, demander des comptes, comparer ce qu’on lui promet avec ce qu’il vit … Parfois même, il ou elle découvre une chose que beaucoup d’adultes ont fini par oublier : les institutions ne sont pas la démocratie. La démocratie, c’est aussi la possibilité de leur dire non, de descendre dans la rue, de contester, de désobéir dans le cadre de la loi : ce n’est pas un manque d’éducation, bien au contraire. La possibilité, surtout, de ne pas considérer l’autorité comme infaillible. Alors avant de demander aux lycéens de rentrer dans le rang, peut-être devrions-nous leur expliquer quelque chose. Que nous leur avons demandé d’être citoyens et que nous devrons accepter qu’ils le deviennent, même lorsque leur citoyenneté nous dérange…
VL
À SUIVRE — ÉPISODE 3 : LA VIOLENCE QU’ON VOIT, CELLE QU’ON NE VOIT PAS. Quand l’État répond à la colère.
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C’est quoi, qui la SCIC avec ses signatures venant d’où on ne sait, apparemment non d’Yeu ?..
Bonjour Monsieur Douay! Une nouvelle fois, je vous invite volontiers à venir me rencontrer sur l’île d’Yeu afin que nous puissions échanger de vive voix. Je serai en effet ravie de vous présenter le projet Grain de Sel, notre fonctionnement, notre équipe et notre démarche éditoriale; (cela nous permettra peut-être… Lire la suite »
La comparaison avec les gilets jaunes est judicieuses. Pour la gauche, les gilets jaunes étaient d’extrême droite et la gauche en général n’a pas compris grand chose au mouvement des gilets jaunes. La gauche aurait pu par exemple demander la publication des cahiers de doléances qui étaient très éclairant sur… Lire la suite »
On ne peut pas mieux dire : merci d’être clair