Le 14 août, sur la prairie de la Citadelle, l’association Une île des auteurs organisait une nouvelle rencontre de son cycle « Un Lyeu, une Rencontre ». Face au public, Fabien Dulon, conseiller municipal délégué aux affaires maritimes, et Sébastien Chauvet, directeur général adjoint de l’OP Vendée, sont venus parler de la gestion des ports de l’île d’Yeu.
Port-Joinville est un endroit où l’on passe, où l’on arrive et d’où l’on repart. On y débarque du poisson, des marchandises, des vélos et des valises. On y amarre aussi son bateau pour quelques jours, parfois pour toute une saison. On y travaille, on y fait escale : on y vit. Fin 2027, la concession, qui confie actuellement à la CCI de Vendée la gestion de Port-Joinville et de la Meule, arrivera à son terme. Le Département de la Vendée, propriétaire des infrastructures, devra alors déterminer quelle forme prendra la prochaine gestion. La commune, elle, entend peser davantage dans cette décision.
D’un abri naturel à un port à tout faire
Avant d’être Port-Joinville, le port s’appelait Port-Breton. L’histoire maritime de l’île est pourtant bien plus ancienne encore. À l’autre extrémité de l’île, la Meule rappelle ce que furent les petits ports naturels : un abri, quelques maisons, des bateaux tirés au plus près du rivage, une relation directe entre la terre et la mer. Port-Joinville, lui, a progressivement changé d’échelle. Les aménagements successifs ont permis d’accueillir des navires toujours plus nombreux et de répondre aux besoins d’une île dont la survie dépend de ses liaisons avec le continent. Le grand tournant économique est notamment venu avec les travaux d’aménagement du port et le développement de la criée. Créée au début des années 1980, elle ouvre de nouvelles perspectives à la pêche professionnelle. Le port devient alors un outil économique à part entière : « Port-Joinville nécessite relativement peu de dragage par rapport à d’autres ports », précise Fabien Dulon. Pendant longtemps, la pêche contribue ainsi directement à « faire vivre et financer une partie de l’économie portuaire ». Puis, au tournant des années 80 la pêche décline et la plaisance prend une place croissante. Les fonctions s’empilent sans véritablement disparaître. Aujourd’hui, Port-Joinville est un port de passagers, de commerce, de pêche et de plaisance. Il est aussi devenu la base de maintenance du parc éolien en mer des îles d’Yeu et de Noirmoutier. Un port à tout faire, en quelque sorte.
Le premier hôtel de l’île est peut-être flottant
Il suffit de regarder le plan d’eau un soir d’été pour comprendre le poids pris par la plaisance. Port-Joinville compte aujourd’hui « 658 places, dont 233 places réservées aux bateaux de passage ». Chaque année, environ « 25 000 nuitées » sont enregistrées. Le Département présente désormais Port-Joinville comme le « premier port d’escale de l’arc Atlantique ». Cette activité est donc bien devenue l’un des moteurs économiques du port. Elle a aussi transformé sa physionomie et son rapport à la ville. Les plaisanciers ne font pas que dormir à bord : ils consomment, se restaurent, louent, visitent, reviennent parfois d’une année sur l’autre. Mais le succès a son revers. En haute saison, Port-Joinville devient un espace de concentration des flux : passagers, voitures, fret, bateaux de plaisance, pêcheurs, professionnels du port et visiteurs se retrouvent dans un espace contraint. Fabien Dulon ne se dit d’ailleurs pas opposé, par principe, à l’instauration d’une jauge permettant de contrôler les flux de passagers : « nous devons essayer de gérer plus intelligemment ce flux de touristes », explique-t-il. Ici semble donc se dessiner l’une des orientations de la prochaine concession : ne plus seulement faire entrer davantage de monde, mais déterminer ce que l’île est capable d’accueillir et dans quelles conditions.
Quand le poisson a quitté la criée
La criée avait été un symbole de la puissance économique du port. Mais son modèle s’est progressivement fragilisé. En 2016, l’arrivée du Maxiplon accompagne une nouvelle organisation : le poisson peut désormais être transporté directement vers les Sables-d’Olonne et la vente aux enchères disparaît un an plus tard. Pour les professionnels de la pêche, cette évolution est « difficile à vivre ». Un lieu qui avait longtemps concentré toute une économie (débarquement, vente, emplois, activité commerciale) perd une partie essentielle de sa fonction. Mais le port n’a pourtant pas cessé d’être un port de pêche : il est devenu une base avancée. Le poisson est débarqué à Port-Joinville, puis acheminé vers la criée des Sables-d’Olonne. La CCI indique aujourd’hui plusieurs équipements dédiés à cette activité : quais de débarquement, grues, chambres froides et frigo tampon. Si la question du transport reste d’une actualité brûlante, c’est parce que l’attribution récente du marché de transport des produits de la pêche a opposé notamment Seaway à Pajarola, acteur historique du fret insulaire. Après un premier contentieux, le tribunal administratif de Nantes a finalement rejeté en juin 2026 le recours de Pajarola contre la nouvelle attribution du marché à Seaway.
Puis le vent est entré dans le port
Avec le parc éolien en mer des îles d’Yeu et de Noirmoutier, Port-Joinville accueille désormais une base de maintenance. Le port devient ainsi une porte d’entrée pour une industrie nouvelle, directement liée à l’exploitation de l’espace maritime au large de l’île. Cette implantation a aussi contribué à « sauver une partie de l’histoire de la criée ». Lors de la rencontre du 14 août, il a été rappelé qu’EMYN s’était proposé de contribuer au financement du bâtiment de la criée à travers les besoins liés à sa base de maintenance.
« On veut un pouvoir de décision »
La commune ne demande plus nécessairement de tout contrôler. Elle veut pouvoir participer aux arbitrages qui détermineront l’avenir d’un espace dont elle ne possède pourtant pas les infrastructures. Juridiquement, les responsabilités sont partagées. Le Département de la Vendée est propriétaire du port. Il conserve notamment la responsabilité des infrastructures et des investissements qui relèvent de sa compétence. Le concessionnaire, lui, assure l’exploitation et le fonctionnement du port. Sébastien Chauvet l’a rappelé pendant la rencontre : « la CCI gère le fonctionnement, c’est la responsabilité du Département de réaliser les investissements portuaires. » Cette distinction peut sembler technique, mais elle est primordiale : dans une future concession, qui paiera une réparation importante ? Où s’arrête l’entretien courant ? À partir de quel montant bascule-t-on dans le gros entretien ou l’investissement ? Qui assume la mise aux normes d’un équipement vieillissant ? Qui finance son renouvellement ?
Une gestion qui ne serait pas déficitaire ?
Face à ceux qui doutent de la capacité de la commune à reprendre la gestion des ports, Fabien Dulon se montre confiant : « si la CCI gère ce port depuis 50 ans, c’est que c’est faisable. Ça fonctionne mieux qu’à l’équilibre », affirme-t-il. Les données publiques disponibles ne permettent cependant pas de dresser aujourd’hui un compte d’exploitation complet et actualisé du seul Port-Joinville. En effet, la Chambre régionale des comptes avait établi, sur les exercices qu’elle avait étudiés, que la gestion portuaire de la CCI de Vendée était globalement excédentaire et que Port-Joinville, notamment grâce à la plaisance, contribuait à ce résultat. La question financière devra donc être regardée de près dans les semaines à venir. D’autant que changer de gestionnaire ne signifie pas seulement changer de nom sur la capitainerie : cela signifie aussi assumer des charges de personnel, d’entretien, de sécurité, d’exploitation et les aléas d’un port soumis à des usages très différents.
Un port, mais aussi une ville
Il suffit de sortir du quai pour comprendre une autre particularité du port de l’île d’Yeu : il n’existe pas de frontière nette avec la ville. Restaurants, commerces, logements, gare maritime, carburants, activités nautiques et équipements publics s’enchevêtrent autour des bassins. Même la commune est parfois occupante du domaine portuaire. Elle dispose par exemple d’une autorisation d’occupation temporaire pour une parcelle de 2 813 m² destinée à ses installations de carburant. Cette occupation donne lieu à une redevance annuelle. Sur le port, chacun a donc sa place, mais personne ne dispose seul de l’ensemble du puzzle. La future gouvernance devra composer avec cette réalité.
Une identité à préserver
Port-Joinville n’est pas un port industriel isolé de son environnement. C’est une porte d’entrée sur une île touristique, un paysage familier aux habitants et un lieu immédiatement associé à l’identité de l’île d’Yeu : « il faut que le port garde son identité en termes d’esthétique », estime Sébastien Chauvet. Une remarque qui pourrait sembler secondaire face aux millions d’euros que représentent les infrastructures portuaires, mais qui va en vérité plus loin que le simple détail architectural : que deviendrait le port si son futur gestionnaire cherchait avant tout à optimiser sa rentabilité ? Quelle place conserveraient les usages qui rapportent moins mais qui font partie de l’identité locale ? Quelle place pour les petits bateaux, les pêcheurs, les associations, les habitants ? La municipalité redoute précisément qu’un opérateur extérieur privilégie les fonctions les plus rentables.
Deux portes pour 2027
Deux grandes voies étaient encore évoquées ce vendredi 14 août 2026. La première serait une nouvelle mise en concurrence permettant de choisir un concessionnaire. La seconde serait la création d’une société portuaire locale, réunissant notamment le Département, la CCI et la commune. Cette seconde hypothèse aurait l’avantage de permettre une gouvernance davantage partagée et de conserver un ancrage local dans les décisions : « ça pourrait faire une équipe gagnante, mais on ne peut qu’appeler de nos vœux, car la décision repose intégralement sur le Département ». Comme le résume Fabien Dulon, si cette solution était retenue, les partenaires auraient alors à construire une sorte de « pacte d’actionnaires ». Rien n’est encore arrêté à ce stade.
Le port qui raconte l’île
Port-Joinville a toujours été davantage qu’un ensemble de quais. Il raconte les transformations de l’île d’Yeu. Le temps où la criée constituait un centre névralgique ; le développement massif de la plaisance ; la croissance du trafic passagers ; la réorganisation du fret ; et plus récemment, l’arrivée de l’éolien offshore. Pour Benoit Gaborit, président de l’association L’AMIRALE de Joinville venu arbitrer le débat, l’île d’Yeu est « une vigie au milieu du golfe de Gascogne ». Et parmi toutes les pistes évoquées au cours de la rencontre, l’une pourrait sembler particulièrement inattendue : faire d’une partie de l’ancienne criée « un espace scientifique ». L’association travaille justement à retisser des liens entre les différents mondes maritimes de l’île, en partenariat, entre autres, avec le programme de recherche ODySéYeu, consacré aux évolutions du littoral, aux dynamiques sédimentaires, au changement climatique et à la montée du niveau marin. La boucle est finalement assez naturelle.
La concession qui prendra fin en 2027 ne porte donc pas seulement sur la gestion quotidienne d’un port. Elle nous amène à réfléchir sur le long terme : quelle place l’île veut-elle donner à chacune de ces activités, et qui aura le pouvoir de les faire cohabiter ?
VL
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