« Il faut impérativement reprendre la main sur Port Joinville »

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À l’approche de la fin de la concession des ports de l’île d’Yeu, notre journal donne la parole à différents acteurs du territoire pour connaître leur vision de Port-Joinville à l’horizon 2030-2040. Premier témoignage : celui de Dominique Groisard, président de l’association Aller-Retour qui œuvre à la défense des usagers des transports entre l’île et le continent .

Pour Dominique Groisard, il ne faut pas se tromper de sujet. Port Joinville n’est pas un décor, une vitrine touristique ou un espace patrimonial. C’est avant tout « un outil de travail ». Le président de l’association Aller-Retour rappelle que Port Joinville est aujourd’hui le premier port vendéen en matière de trafic passagers et le deuxième pour le trafic marchandises. À ses yeux, sa fonction est donc directement liée à la vie quotidienne des habitants et au développement économique de l’île : « le transport dans sa généralité est le domaine à considérer en premier. C’est l’activité qui régit notre vie quotidienne, et notre développement économique », estime-t-il.

« On a atteint un niveau d’accueil de tourisme maximal »

Pour Dominique Groisard, l’autre grand sujet des prochaines années sera celui des flux touristiques. Il estime que la saison 2026 montre que l’île est désormais arrivée à un niveau maximal d’accueil touristique : « le port devra donc être un régulateur afin de protéger l’île et ses habitants, mais aussi garder une bonne qualité d’accueil de nos visiteurs », explique-t-il. Il ne remet pas en cause le poids du tourisme dans l’économie locale. Au contraire : « le tourisme et ce qui en découle est l’activité principale de l’île. » Mais il considère désormais nécessaire de mieux maîtriser les flux. Une éventuelle jauge ne pourrait toutefois être pertinente qu’à partir d’un élément. La capacité réelle d’accueil de l’île : « on entend parler de ce paramètre depuis des dizaines d’années, mais personne n’a réussi à le déterminer », constate-t-il. Pour lui, le développement économique du port ne doit pas se faire au détriment de la qualité de vie des habitants, y compris en plein été. La plaisance, elle aussi, devra évoluer. Pas nécessairement en accueillant davantage de bateaux : « certains jours de pleine saison, le port de plaisance est saturé », observe-t-il. Il privilégierait donc plutôt un développement des ailes de saison.

« Tout est source à conflit dans un port trop petit »

La question est alors celle de la cohabitation. Port Joinville accueille aujourd’hui des passagers, des marchandises, des pêcheurs, des plaisanciers et différents professionnels. Il doit également composer avec les usages locaux et désormais, la présence de la base de maintenance du parc éolien en mer. Pour Dominique Groisard, aucune activité ne doit être sacrifiée : « les activités de loisirs et patrimoniales ne doivent pas s’imposer au détriment de ceux qui travaillent dans ce port », considère-t-il. Une position qu’il assume d’autant plus que, selon lui, l’évolution du port est indispensable : « un port de passager, de commerce, de pêche, de plaisance qui n’évolue pas est un port qui est voué au déclin. » Il refuse ainsi une vision qui consisterait à figer Port Joinville au nom de son identité : « il faut le faire évoluer raisonnablement, mais surtout sans avoir peur des nouvelles infrastructures indispensables à l’évolution de la vie économique insulaire. Personne n’a eu peur par le passé des infrastructures nécessaires pour la pêche ! Cessons de faire les mijaurées. » Pour lui, le problème est de parvenir à faire évoluer le port sans dégrader la vie quotidienne : « tout est source à conflit dans un port trop petit », résume-t-il.

Le fret, « sujet insuffisamment pris en compte »

Dans cette équation, Dominique Groisard identifie une priorité qui lui semble aujourd’hui insuffisamment considérée : le traitement du fret. Il pointe notamment le môle utilisé par la compagnie Yeu-Continent, qu’il juge « totalement obsolète et dangereux pour les intervenants sur le site ». Selon lui, les infrastructures n’ont pas suffisamment suivi l’évolution du trafic marchandises. Il dénonce également des difficultés liées à la chaîne du froid : « la chaîne du froid est toujours bafouée. Il faut arrêter de bricoler avec la vie des consommateurs. » Il estime par ailleurs que les activités de fret et de plaisance entrent aujourd’hui en conflit, notamment en matière de bruit et de poussière. Le môle de la compagnie Yeu-Continent constitue ainsi, à ses yeux, l’un des principaux investissements à prévoir dans les prochaines années : « le changement nécessaire », résume-t-il lorsqu’on lui demande ce qui doit impérativement évoluer : « le môle de la compagnie Yeu-Continent avec une structure réfrigérée tenant compte des futures normes et pics de fréquentation estivaux. » S’il devait prendre une seule décision pour préparer les ports de l’île à l’horizon 2040, sa réponse serait donc sans ambiguïté : « rétablir la chaîne du froid pour nos approvisionnements. »

Une pêche à préserver, mais pas à n’importe quel prix

Sur la pêche, son approche est plus pragmatique. Il souhaite lui conserver « la plus grande place possible », mais ne croit pas au retour d’une criée dans les conditions actuelles : « sans un rebond important de la pêche insulaire, rétablir une criée est illusoire », estime-t-il. Pour lui, le port doit être considéré dans son ensemble. Une activité peut être déficitaire, comme il estime que c’est aujourd’hui le cas pour la pêche, sans que cela condamne pour autant sa présence dans le port : « il faut donc regarder le budget portuaire dans son ensemble et non par secteur d’activité. » Toutes les activités doivent selon lui contribuer au fonctionnement du port, mais dans des limites acceptables pour leurs utilisateurs. Les investissements lourds, eux, relèvent du propriétaire des infrastructures : le Département.

« Il faut impérativement reprendre la main »

C’est toutefois sur la gouvernance que la position de Dominique Groisard devient la plus tranchée. À la question de savoir qui devrait avoir le pouvoir de décision sur l’avenir des ports, il répond sans détour : « la municipalité. » Il fait ici directement référence à la disparition de la régie départementale Yeu-Continent, estimant que l’île a depuis « presque totalement perdu le contrôle de son service public maritime ». « Il faut impérativement reprendre la main sur Port Joinville », affirme-t-il. Cette reprise en main ne signifie pas, selon lui, que la commune doit devenir propriétaire des infrastructures. Il maintient la distinction entre le propriétaire et le gestionnaire : le Département resterait notamment responsable des gros investissements, tandis que la commune devrait disposer des leviers nécessaires pour gérer le port et, surtout, maîtriser les flux. Dans cette perspective, il ne ferme pas la porte à la création d’une société portuaire locale associant la commune, le Département et la CCI : « une SPL peut être une solution intéressante, mais il faut que la commune ait les leviers nécessaires pour avoir un pouvoir décisionnaire. » Son principal avantage serait d’éviter une mise en concurrence avec des opérateurs privés. Car c’est précisément son principal risque pour l’avenir : « tomber dans les mains d’un grand groupe privé ». Selon lui, un opérateur privé aurait naturellement tendance à privilégier les activités les plus rentables : « un gestionnaire privé candidate pour gagner un maximum d’argent ». Pour autant, il ne tranche pas définitivement entre société portuaire et nouvelle concession : « les deux ont des avantages et des inconvénients », répond-il. Avant de choisir, il souhaite connaître précisément les conditions de reprise.

« Les ports doivent conserver leur identité, sans avoir peur d’évoluer »

Sur l’avenir architectural et patrimonial du port, Dominique Groisard tient là encore une position qui peut sembler paradoxale. Il estime que les ports de l’île doivent conserver leur identité, mais refuse que cet impératif serve à empêcher les évolutions nécessaires. Il est particulièrement sévère concernant l’ancienne criée : « c’est une véritable verrue dans Port Joinville, une honte », lâche-t-il, estimant qu’il s’agit du premier bâtiment visible par les passagers arrivant en catamaran. Quant à la base de maintenance du parc éolien en mer, il relativise fortement son rôle dans l’économie portuaire. Selon lui, son principal apport au gestionnaire du port réside aujourd’hui dans le loyer lié à son occupation du domaine portuaire. Il ne voit par ailleurs pas réellement de nouvelles activités susceptibles de se développer à Port Joinville ou à la Meule, les possibilités d’extension étant selon lui très limitées sans travaux considérables. Sur l’évolution du climat et du niveau marin, il livre une réponse très personnelle : « la mer monte et baisse deux fois par jour, je n’ai rien vu changer depuis 60 ans. »

« Une île où le flux touristique a été maîtrisé »

Au terme de l’entretien, sa vision du port de 2040 tient finalement en deux préoccupations : la maîtrise des flux et la sécurité des approvisionnements : « une île sur laquelle le flux touristique a été maîtrisé et où les consommateurs ne risquent pas l’intoxication alimentaire. » Port Joinville est un espace contraint, où les usages sont nécessairement en concurrence et selon lui, le débat sur la future gestion des ports ne doit pas être réduit à un choix binaire : « que la commune reprenne le pouvoir. »

Propos recueillis par VL

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