ENTRETIEN
par Valentine Lanave
Avec INIZI, Antoine de Bruyn participe à faire circuler la musique, les pratiques artistiques et les rencontres entre les îles du Ponant. Une démarche itinérante, qui entend faire vivre la culture au-delà de la saison touristique, en s’appuyant sur les envies locales, les initiatives existantes et les liens tissés au fil des rencontres.
Il faut parfois prendre le bateau pour comprendre ce qui manque à un territoire. Et parfois y revenir, encore et encore, pour savoir ce qui pourrait y trouver sa place. Depuis sa création en 2015 par Manon Fouquet et Tangi Le Boulanger, l’association INIZI fait de cette présence sur le terrain le point de départ de son projet culturel. À travers elle, Antoine de Bruyn défend une culture insulaire qui ne se décrète pas depuis le continent, mais qui se construit avec celles et ceux qui vivent sur les îles. Ancien directeur de Run Ar Puns, salle de musiques actuelles implantée en milieu rural, Antoine a rejoint INIZI en mars, en tant que salarié à temps partiel: « le projet de Manon et Tangi m’a dès le départ beaucoup enthousiasmé, j’y ai tout de suite adhéré. Ça me paraissait assez novateur, avec un univers très chouette », souligne-t-il, en évoquant notamment l’identité visuelle développée avec l’illustratrice Marianne Larvol.
Ne pas arriver en terrain conquis
La démarche d’INIZI repose sur cette connaissance progressive du terrain : « nous sommes itinérants de par la géographie du territoire, mais on ne programme jamais la même offre culturelle sur l’ensemble des îles, on s’adapte aux souhaits et particularités de chacune, ce n’est pas une tournée entre les îles », explique Antoine. La programmation se construit donc au fil de l’eau, à partir des échanges et des rencontres: « on a conscience qu’il y a des associations qui se démènent déjà pour mettre en place des projets culturels sur toutes ces îles. On souhaite apporter une complémentarité, en apportant notre soutien à des dynamiques préexistantes. » À l’île aux Moines, une soirée fest-noz organisée l’année précédente avec le Cercle celtique a suscité l’envie de renouveler l’expérience. À l’île d’Arz, où la programmation culturelle avait connu une interruption, il a fallu reprendre contact avec les nouveaux acteurs locaux et reconstruire les liens. Ailleurs, ce sont des projets qui viennent directement à l’association, comme cette perspective de collaboration avec une fanfare. INIZI se veut ainsi force de proposition, mais aussi relais et soutien. L’association accompagne les initiatives, facilite les rencontres et peut contribuer à la communication de projets portés par d’autres. Une façon de ne pas se substituer aux acteurs locaux, mais de renforcer ce qui existe déjà.

Une culture qui ne s’arrête pas à l’été
Si la saison estivale transforme les îles, leur fréquentation et leur rythme de vie, l’hiver, en revanche, pose d’autres questions, notamment celle de l’isolement et de l’accès aux activités culturelles. Et c’est là qu’INIZI souhaite prendre toute sa place. Les habitants des îles constituent le premier public visé. Pour autant, l’association ne ferme pas la porte aux visiteurs, aux habitants des autres îles ou aux continentaux curieux de découvrir ces territoires autrement. La culture peut aussi participer à leur attractivité et donner envie de s’y rendre en dehors des mois les plus fréquentés : « beaucoup de questions se posent lorsque l’on souhaite venir vivre à l’année sur une île, notamment celle de l’isolement pour les petites îles », rappelle Antoine. Maintenir une vie culturelle, favoriser les rencontres et permettre aux habitants de partager des expériences communes participent aussi à rendre ces territoires vivants. La programmation cherche à créer des occasions de se retrouver, à faire circuler les artistes et à susciter des échanges qui dépassent le seul temps du spectacle.



Le registre musical privilégié par INIZI (musiques populaires, traditionnelles et du monde) s’inscrit dans cette volonté d’ouverture. Et les propositions ne s’arrêtent pas à la scène : « le côté social et même culinaire prend tout son sens, on tire le fil au maximum pour qu’en découle des rencontres riches et variées », explique Antoine. Cette attention portée à la rencontre se prolonge dans les actions culturelles de l’association. Ateliers, pratiques artistiques, accueil d’artistes et soutien à la création complètent la programmation : « nos valeurs tournant autour de la découverte et de la curiosité, ajouter aux dates de programmation des ateliers, c’est le supplément d’âme de notre venue. La configuration des îles est par essence conviviale, il peut se passer plein de choses. »
L’insularité comme terrain de création
INIZI participe donc également à la création artistique. Programmer un spectacle est une première étape, mais accompagner un artiste peut aller plus loin : l’accueillir en résidence, soutenir son travail ou coproduire un projet permet de donner du temps à la création et de faire émerger de nouvelles propositions. Cette année, l’association a franchi une nouvelle étape en lançant, pour la première fois, un appel à candidatures à l’échelle nationale. À la clé, une résidence artistique d’une semaine sur une île, assortie d’un soutien financier de 1000 euros, de l’hébergement, des trajets en bateau et des frais de repas pris en charge. Les artistes sont également invités à échanger avec les habitants.

L’initiative a suscité un intérêt important, avec une trentaine de candidatures reçues. Les projets proposés couvrent un large éventail de disciplines : concerts, spectacles musicaux, arts de la rue, créations destinées au jeune public ou encore théâtre documentaire. Beaucoup proviennent de Bretagne et entretiennent un lien avec l’insularité : « l’art, c’est avant tout subjectif, c’est du kiffe, donc autant se baser là-dessus et puis que ça corresponde avec notre ligne artistique », déclare Antoine de Bruyn.
Au-delà du temps passé sur l’île, INIZI souhaite établir une relation durable avec les artistes retenus. L’association prévoit de les accompagner pendant un an, avec la possibilité, à terme, de programmer leur création lors d’un événement. Une forme de compagnonnage qui prolonge la résidence bien au-delà de sa durée initiale. Le jury, composé de membres du conseil d’administration, doit se prononcer sur la candidature retenue dans les jours qui viennent. Pour INIZI, cette démarche représente une nouvelle manière de faire dialoguer création artistique et territoire, en donnant aux artistes le temps de s’imprégner des lieux et de rencontrer celles et ceux qui y vivent.
Faire avec les îles, jusque dans l’imprévu
L’itinérance suppose aussi une capacité d’adaptation permanente. Les traversées, la météo, les contraintes logistiques et les ressources disponibles font partie intégrante du travail de l’association. Une date prévue à l’île de Sein a ainsi dû être réorganisée à la suite d’une tempête. INIZI a sollicité l’île de Batz, qui a pu accueillir l’événement en l’espace de trois jours. Cette réactivité repose autant sur l’engagement de l’équipe que sur les solidarités locales. Une voiture prêtée à l’île aux Moines pour transporter le matériel de sonorisation, un hébergement communal mis à disposition, des habitants référents pour faire remonter les envies ou relayer les informations : ces soutiens pratiques sont indispensables au bon déroulement des projets : « c’est aussi extrêmement important d’avoir des ressources matérielles et humaines », insiste Antoine. Car derrière l’apparente légèreté d’une programmation itinérante se cache une organisation rigoureuse, qui demande du temps, de la préparation et une bonne connaissance des interlocuteurs sur place.

L’association dispose de neuf dates entre octobre et juin. Un calendrier qui ne lui permet pas de se rendre sur toutes les îles, malgré la volonté d’y circuler autant que possible. Il faut choisir, construire les partenariats et composer avec des moyens limités. Le financement reste d’ailleurs l’un des principaux points de fragilité de la structure. La Région Bretagne et les départements du Finistère et du Morbihan lui apportent un soutien annuel, qui représente environ un tiers de ses besoins de fonctionnement. L’association recherche également du mécénat afin de consolider son modèle économique et de renforcer ses moyens d’action : « nous ne sommes pas tout à fait à l’équilibre, avec des postes ultras précaires », confie Antoine. Il rappelle l’importance du financement public pour les associations, tout en appelant à développer les dons et les adhésions : « le projet est original, on répond à un réel besoin, sur un territoire particulier, insulaire. »
Créer du lien, au-delà des concerts
À Bréhat, une action culturelle doit être menée dans l’Ehpad avec deux artistes, autour de la parole et des images de résidents atteints du syndrome de Korsakoff, avec une exposition prévue à l’issue de la semaine de travail. Pour 2027, l’association envisage par ailleurs un projet autour des écoles de Hoedic, ainsi qu’un temps fort reliant Groix et Belle-île, avec deux événements distincts mais pensés en écho l’un à l’autre. La collaboration avec le festival Les Insulaires ! illustre cette volonté de fédérer les initiatives consacrées aux territoires insulaires. INIZI y intervient notamment pour sa programmation et l’accueil des artistes : « il y a beaucoup de points communs entre nous, que ce soit par le biais de la programmation musicale, des rencontres entre les îles ou de la valorisation de ce que produisent les îliens », observe Antoine. Il imagine même, à terme, un rapprochement plus structuré entre INIZI, le festival et l’AIP, estimant qu’une association entre ces acteurs aurait du sens. Pour l’heure, les collaborations se poursuivent dans une position qu’il résume ainsi : « nous sommes à la fois dedans et dehors. » Mais le festival reste aussi un rendez-vous essentiel pour prendre le pouls des territoires, retrouver les partenaires et entretenir les liens. À Bréhat, INIZI prévoit notamment des propositions musicales allant du jazz improvisé au rock, avec l’envie de répondre à des attentes différentes et de faire coexister plusieurs univers. Pour INIZI, l’envie est de contribuer à ce que les îles restent, toute l’année, des lieux de vie, de création et de partage…
Programmation à venir :
21 novembre – Miossec à Belle-île (Centre culturel Arletty) – 20 h 30
Le chanteur finistérien revisitera son répertoire accompagné de Stéphane Fromentin et Nicolas Méheust. Première partie assurée par le groupe bellilois La Bande à Pelot. Tarif annoncé : 15 €.
5 décembre – King Ayisoba sur l’île de Houat (Salle polyvalente) – 20 h 30
Dans le cadre du Festival No Border, INIZI propose un week-end ghanéen autour de ce musicien et de son instrument traditionnel, le kologo. Un atelier de cuisine ghanéenne est également prévu le dimanche 6 décembre. Tarif annoncé : 5 à 10 €.
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