Sylvie, tisser des liens entre les îles

© Erwan Larzul

PORTRAIT
par Valentine Lanave

Après quinze années au bureau du festival Les Insulaires !, dont treize comme présidente, Sylvie Groc passe la main. Au terme d’une dernière édition organisée sur l’île d’Yeu, elle emporte avec elle des souvenirs, des amitiés et une certitude : les îliens ont cette facilité à se reconnaître, à s’entraider et à faire tomber les barrières.

Il y a des cadeaux dont on ne sait plus où les mettre. Et puis il y a ceux que l’on ne sait pas vraiment où ranger, parce qu’ils touchent un peu plus que les autres. Pour Sylvie Groc, ceux reçus lors de la dernière édition du festival Les Insulaires ! avaient cette seconde valeur : « j’ai reçu des cadeaux de toutes les îles du Ponant, c’était très émouvant. J’ai été super gâtée, je ne savais même plus où les mettre », raconte-t-elle encore, visiblement touchée par ces marques d’affection. Après quinze ans au bureau de l’événement, dont treize éditions à la présidence, le moment est venu de passer le relais. Une décision mûrie, sans regret apparent, mais pas sans émotion. Car derrière les festivités, les concours de godille, les parties de pétanque et les retrouvailles, il y a tout ce qui ne se voit pas toujours : des années de travail bénévole, des amitiés nouées au fil des éditions et une aventure collective qui a fini par dépasser largement ses organisateurs : « ce n’était pas une tâche, c’était un plaisir de se retrouver à chaque édition », résume-t-elle. Bien sûr, quand on est du côté de l’organisation, on ne profite pas du festival de la même manière. À l’île d’Yeu, pour cette dernière édition encore, Sylvie a passé une bonne partie de son temps à compter des billets de monnaie fictive au bureau de change. Mais il reste les soirées, une fois les urgences de la journée derrière soi, pour décompresser et retrouver les autres.

« Les îliens ne se connaissaient pas vraiment »

Au commencement, il y avait ce constat : les habitants des îles du Ponant se connaissaient finalement peu : « il n’y avait aucune connexion inter-îles dans le Ponant », se souvient Sylvie Groc. L’idée portée notamment par Jean-Benoît Béven, organisateur d’événements qui avait déjà développé le Défi des ports de pêche en Corse puis à Groix, était de réunir ces communautés insulaires qui partageaient beaucoup sans forcément se rencontrer. Sylvie était alors élue sur l’île d’Yeu lorsque la première édition s’y est tenue. Elle n’était pas encore présidente, mais membre du bureau, aux côtés de Jean-Benoît Béven et de nombreux autres acteurs de l’aventure. Norbert Naudin, maire de Sauzon, occupait alors la présidence. En 2013, à Ouessant, Sylvie a pris le relais. Elle n’imaginait pas que le festival prendrait aussi vite, ni que les amitiés se noueraient si naturellement. Au fil des éditions, les insulaires ont appris à se retrouver, à se rendre visite en dehors du festival, à découvrir les îles des autres pendant leurs congés. Des liens qui, parfois, ont commencé par une simple poignée de main : « ce qui est bouleversant, c’est lorsque l’on arrive sur une île la veille, et que l’on commence à voir arriver des insulaires le jour J, les gens qui se reconnaissent année après année, île entre île. Ça donne parfois la larme aux yeux de retrouver des gens. » Certains continuent désormais à se voir en dehors du rendez-vous annuel. Le festival a créé bien davantage qu’une rencontre : un réseau affectif à l’échelle du Ponant.

© Erwan Larzul

Des îles qui apprennent aussi à se parler entre elles

Les rapprochements ne se sont pas limités aux frontières maritimes. À Bréhat, les tensions étaient fortes avant l’arrivée du festival : « c’était la guerre entre résidents permanents et secondaires. Le climat n’était pas vraiment à la fête. » Pourtant, au fil des festivités, chacun a trouvé sa place. Au moment du départ, des habitants sont venus confier à l’équipe qu’ils n’auraient jamais imaginé adresser la parole à tel ou tel voisin. Ils avaient découvert qu’ils pouvaient vivre sur le même territoire en s’entendant. À l’île d’Aix, où la situation était moins conflictuelle, les habitants se parlaient peu. Là encore, le festival a permis de nouer des amitiés. C’est un des aspects positifs de cette aventure : faire se rencontrer des personnes qui vivent côte à côte, mais ne se connaissent pas. Et parfois, les rencontres débouchent sur des initiatives concrètes. Des réseaux se sont formés au fil des éditions, comme le RAIA, qui rassemble les agriculteurs des îles du Ponant. Cette année, des médecins insulaires ont également eu l’occasion de se rencontrer. Les apiculteurs, eux, ont souhaité échanger sur les difficultés qu’ils rencontrent, notamment face au frelon asiatique : « c’était le but de la manœuvre, c’est ce que l’on voulait, mais nous n’aurions jamais imaginé que cela se fasse aussi facilement », reconnaît Sylvie. Une manière très insulaire, aussi, de faire avancer les choses : se retrouver, partager les mêmes problèmes, puis chercher ensemble des solutions.

Une solidarité qu’elle connaît depuis longtemps

Si Sylvie Groc croit tant à la force de ces liens, c’est qu’elle en a fait l’expérience bien avant de prendre la présidence du festival. Lorsqu’elle vivait à Paris, dans une chambre de bonne d’un immeuble bourgeois du boulevard Beaumarchais, près de la Bastille, elle raconte avoir passé trois ans sans presque croiser personne, hormis une voisine âgée. Arrivée sur l’île d’Yeu en 1973, lorsqu’elle a rejoint son mari qui souhaitait devenir pêcheur, elle ne connaissait pas grand monde. Puis, alors qu’elle attendait son premier enfant, une voisine qu’elle connaissait à peine est venue lui proposer son aide : « dis donc, ton mari il est à la mer, si t’as des douleurs la nuit tu viens me chercher, je t’emmène chez le docteur ! » La scène l’avait surprise. Cette attention spontanée, cette manière de veiller sur quelqu’un sans attendre d’être proche de lui, elle ne l’avait pas connue auparavant. Elle a depuis retrouvé cette solidarité dans les rencontres du festival : le tutoiement qui vient vite, les échanges sans détour, la capacité à dépasser les différences : « même si les idées, politiques ou autres, peuvent être très différentes, on passe par-dessus. » Les îliens partagent des contraintes, l’isolement, la nécessité de s’adapter et de se débrouiller. Une communauté de vie qui favorise, selon elle, une forme de compréhension immédiate.

© Xavier Dubois, septembre 2025

Des souvenirs de fête, et quelques frayeurs

L’histoire du festival Les Insulaires ! n’a pourtant pas été un long fleuve tranquille. Les subventions ont diminué, les budgets se sont resserrés : d’environ 240.000 euros à certaines périodes, l’événement a dû descendre sous les 160.000 euros. Cette année, la Région des Pays de la Loire, qui versait habituellement 40.000 euros, n’en a accordé que 10.000. Le Département de la Vendée, a versé les 20.000 euros habituels, grâce à l’appui de Carole Charuau, conseillère départementale du canton de l’île d’Yeu. La commune insulaire a contribué à hauteur de 20.000 euros, avec un soutien matériel, logistique et humain : « les baisses de subventions, c’est toujours compliqué, c’est toujours désagréable de demander de l’argent », reconnaît-elle. Faire avec moins est possible, dit-elle, mais au risque de réduire le festival à une simple kermesse, alors que les insulaires en attendent davantage. La dernière édition a donc aussi été un soulagement : celle-ci a pu avoir lieu, et l’envie de poursuivre est bien là.

Festival Les Insulaires ! (Yeu 2026) © Erwan Larzul

Parmi les éditions dont elle est particulièrement fière, celle d’Hoëdic occupe une place de choix. Après l’île d’Yeu et Belle-île, l’équipe envisageait Ouessant, mais Sylvie avait entendu les habitants des plus petites îles douter de leur capacité à accueillir un tel événement : « nous avions le souhait d’aller partout, nous ne savions pas forcément comment, mais avec de l’adaptation et de la bonne volonté on peut tout faire. » Jean-Benoît Béven et son équipe ont relevé le défi. « Hoëdic est un des plus beaux festivals que l’on ait fait », estime-t-elle, avec un sourire pour ses habitants, peu nombreux mais « très axés sur le festif ». Les souvenirs plus cocasses ne manquent pas non plus. À Sein, une course de charrettes s’était terminée dans l’eau : « Daniel Masson avait envoyé Denis Paluel à la flotte après avoir fait chavirer la charrette. Ce n’était pas très spectaculaire pour tout le monde, mais ça m’a beaucoup fait rire », se rappelle-t-elle. Il y a aussi eu les concours de lancer de charentaises, les parties de godille et de pétanque, ces rendez-vous auxquels l’équipe avait d’abord craint que les festivaliers finissent par se lasser. Elle a compris qu’il ne fallait pas toucher à certaines habitudes : les traditions font partie de l’âme du festival.

© Xavier Dubois

Et puis, il y a la toute première édition, à l’île d’Yeu. L’arrivée des insulaires du Morbihan par bateau, sous le soleil, accompagnée par la fanfare, avait quelque chose de magique. Le retour, lui, fut beaucoup moins glorieux. Des festivaliers avaient loué de petites navettes, peu adaptées à une navigation par mauvais temps. Au lieu des deux ou trois heures prévues jusqu’à Belle-île, la traversée en a duré sept : « certains sont arrivés dans un état épouvantable ; quelques-uns ont même dû se rendre à l’hôpital. Nous étions pendus à notre téléphone. On s’est dit que si ça se passait mal, ce serait la première et dernière édition. » L’aventure a continué. Et les Bellilois ont même pu, les années suivantes, lui en reparler. « Pour cette édition 2026, ils ont pris des cars », sourit-elle.

Passer la main, sans avoir peur du vide

Aujourd’hui, Sylvie Groc estime que le moment est venu de laisser la place. Elle sait que l’on ne vit pas le festival de la même façon de l’intérieur, et qu’un regard neuf est nécessaire : « j’ai quand même un grand âge, on s’use au bout d’un moment. » Elle n’a pas peur du vide, son jardin lui donne déjà beaucoup de travail, elle est bénévole à la médiathèque, et il y a ses enfants, la lecture et ses autres occupations : « je n’ai absolument pas peur de m’ennuyer, je trouve même les journées plutôt courtes parfois. » Ce qu’elle regrettera, ce sont ces trois ou quatre rendez-vous annuels avec les habitants des autres îles. Mais là encore, elle relativise : « je suis invitée partout ! » Ce qu’elle ne regrettera pas ? « Les demandes de subventions », répond-elle dans un rire.

© Festival Les Insulaires !

Surtout, elle quitte l’aventure avec la satisfaction de la voir se poursuivre. Quatre candidatures ont été déposées pour accueillir la prochaine édition. En 2027, le festival se déroulera à Bréhat. La relève est là, et avec elle la promesse que les liens tissés depuis la première édition continueront à se renforcer.

© Xavier Dubois

Lorsqu’on lui demande ce qu’elle aimerait dire aux insulaires, Sylvie les remercie pour leur gentillesse, leur joie de vivre et leur capacité à rebondir, même lorsque la vie n’est pas toujours drôle. Elle parle de leur résilience, de cette manière de faire face et d’avancer ensemble. Puis vient la question, plus personnelle : qu’est-ce que ces treize années ont changé en elle ? Elle répond sans détour : « je crois que j’ai pas mal changé en treize ans. Le fait d’avoir été élue m’a beaucoup changée, m’a apporté beaucoup, j’ai appris beaucoup. Et les insulaires m’ont appris beaucoup sur l’aspect humain, moi qui avais beaucoup de doutes, ils ont su me rassurer, ils m’ont raccommodée avec les gens. » Elle marque une pause dans son propos, avant de poursuivre : « si il y a des gens comme ça dans les îles, ça veut dire qu’il y en a partout. Chaque île est une mini-société. » Au moment de refermer ce chapitre, Sylvie Groc n’a pas seulement reçu des cadeaux venus de toutes les îles du Ponant. Elle emporte aussi ce que quinze années d’engagement lui ont offert de plus précieux : des amitiés, une confiance retrouvée et la certitude d’avoir participé à quelque chose qui lui survivra. « Je suis très fière d’être insulaire », conclut-elle.

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31/10/2026 9:00 am

[…] dans une position qu’il résume ainsi : « nous sommes à la fois dedans et dehors. » Mais le festival reste aussi un rendez-vous essentiel pour prendre le pouls des territoires, retrouver les […]