À l’île d’Yeu, de l’eau de javel déversée dans le port

La cale Baranger au lendemain du démoussage. Photo Jérôme Mély

Jeudi 19 février 2026, un message a alerté notre rédaction : « Je me permets de mettre mon grain de sel et d’exprimer mon mécontentement et mon indignation, car ce matin, la CCI nettoyait la cale Baranger avec de l’eau de javel. Une île sans pesticides qui déverse deux fois 1 000 L d’eau de javel dans la mer me pose problème. Le port n’appartient pas à la commune, mais peut-elle empêcher cette pratique ? »

Sur place, l’odeur âcre flottait encore sur la cale. Un témoin indique avoir vu un camion-citerne utiliser environ 2 000 litres de solution destinée au nettoyage de la cale. La municipalité est signataire de la charte « Une île sans pesticides », mais n’est pas gestionnaire du port. Pour comprendre, notre équipe est donc allée à la pêche aux informations auprès de la Chambre de commerce et d’industrie (CCI), qui gère les infrastructures portuaires.

Après plusieurs échanges, Nicolas Le Bars, responsable des ports de plaisance de l’île d’Yeu et de la baie de Bourgneuf, a détaillé les méthodes utilisées pour l’entretien de la cale : « On entretient la cale par un nettoyage mécanique, en faisant chuter de l’eau sur la cale avec le godet de notre engin de relevage, pour pousser les boues vers le bas de la cale, aussi souvent que nécessaire. Par rapport à la prolifération des algues, on épand de l’eau avec 2 % de javel quatre fois par an. On laisse sécher afin de tuer les algues et leurs racines. Ces opérations sont réalisées en sortie de l’hiver et principalement au printemps, ainsi qu’une fois à l’automne », explique-t-il. Selon lui, l’utilisation d’eau de javel diluée serait une méthode plus efficace que certaines alternatives mécaniques, tout en limitant la consommation d’eau douce et l’usure du béton provoquée par les nettoyeurs haute pression.

Morgat : une expérimentation encadrée mais controversée

La méthode évoquée par la CCI s’inspire d’une expérimentation menée en 2019 dans le port de Morgat par le Parc naturel marin d’Iroise. Celle-ci visait à évaluer l’efficacité et les impacts environnementaux de l’utilisation d’eau de javel pour limiter la prolifération des algues sur les cales portuaires.

L’expérimentation proposait deux méthodes : une application mensuelle avec dilution à 2,5 % ou une application trimestrielle avec dilution comprise entre 5 et 10 %. Dans certains cas, le nettoyage chimique pouvait être complété par un nettoyage physique (brossage ou jet d’eau haute pression), afin de réduire la concentration utilisée.

Interrogé sur l’écart entre cette expérimentation, qui évoque une application mensuelle pour une dilution proche, et la fréquence retenue à l’île d’Yeu, Nicolas Le Bars répond : « Toutes les cales sont différentes. L’expérience se situait en mer d’Iroise, du côté de Brest, et ils n’ont probablement pas du tout les mêmes conditions météorologiques que nous. C’est la fréquence qu’ils ont déterminée comme étant nécessaire pour l’entretien de leur cale. Pour le port de l’île d’Yeu, nous considérons que nous n’avons pas besoin de cette fréquence-là, donc nous limitons l’utilisation de l’eau de javel. »

Il précise également que l’expérience du raclage mécanique n’aurait pas donné les résultats attendus : « L’expérience que l’on a faite du raclage ne permet pas d’éliminer la racine de l’algue à sa base, ce qui nécessite plus d’interventions, quasiment toutes les semaines. Nous sommes dans un compromis qui n’est pas trop mal en utilisant une faible concentration de javel. »

Selon lui, l’appui scientifique repose sur les travaux réalisés dans le Parc naturel marin d’Iroise : « L’Ifremer ne se prononce pas vraiment sur cette question, c’est pourquoi nous nous appuyons sur le parc marin d’Iroise qui a étudié les effets de l’eau de javel sur l’environnement marin et constate qu’il n’y a pas d’effets négatifs à ces dosages-là. »

Les recommandations IFREMER : du chlore à l’exclusivement mécanique

La question de l’usage de produits chlorés dans les ports n’est pas nouvelle. Une note technique publiée en 1996 indiquait qu’une pulvérisation d’eau de javel pouvait compléter un nettoyage à marée basse et que l’hypochlorite de sodium (la molécule active de l’eau de javel) se dégrade rapidement dans l’eau de mer, se transformant notamment en chlorures.

Mais la position scientifique a évolué. En 2019, le directeur de l’IFREMER indiquait que « le nettoyage des surfaces de cales portuaires doit être exclusivement mécanique, sans produit chimique, sauf dispositif de récupération des eaux usées ». Plusieurs travaux scientifiques* soulignent que les effets biocides du chlore sur certaines espèces marines restent encore imparfaitement documentés, notamment dans le cas d’expositions répétées.

L’eau de javel est un puissant agent oxydant largement utilisé comme désinfectant. Au contact de la matière organique et de l’eau de mer, elle peut produire différents sous-produits chlorés. Si le chlore actif se dégrade généralement rapidement, certaines molécules dérivées peuvent présenter une toxicité pour les organismes aquatiques à des concentrations élevées ou en cas d’exposition répétée.

Des alternatives existent

Plusieurs ports ont choisi de privilégier des méthodes mécaniques. Au Croisic, par exemple, l’entretien repose sur un raclage manuel des cales toutes les trois à quatre semaines. Le port de l’Épine, sur l’île de Noirmoutier, utilise quant à lui une balayeuse auto-portée équipée de brosses, avec un nettoyage deux à trois fois par semaine en période estivale, complété par un nettoyage haute pression ou vapeur deux fois par an.

Ces exemples montrent qu’il est possible de limiter fortement l’usage de produits chimiques, même si ces méthodes nécessitent souvent davantage de passages et de main-d’œuvre. Les zones portuaires constituent par ailleurs des milieux écologiques sensibles. On y trouve souvent des invertébrés marins, des algues et des juvéniles de poissons qui utilisent ces espaces comme zones d’abri. Dans ce contexte, la répétition d’apports chimiques, même dilués, peut susciter des interrogations quant aux effets cumulés à long terme.

Une certification environnementale en préparation

Le port de l’île d’Yeu est engagé depuis 2024 dans la démarche nationale « Ports propres », qui vise à réduire l’impact environnemental des activités portuaires : « C’est une démarche assez longue. Nous nous faisons accompagner par une entreprise qui s’appelle Enviromer pour réaliser le diagnostic technique, car nous devons répondre à un certain nombre de critères obligatoires », explique Nicolas Le Bars.

Parmi les chantiers à venir figure la rénovation de la station de carénage : « Aujourd’hui nous récupérons les hydrocarbures et les boues, mais il faudrait aussi récupérer certains polluants chimiques comme le TBT, le cuivre ou d’autres métaux lourds. Cela va engendrer des dépenses aux alentours de 600 000 euros pour la remise aux normes de cette station. »

En cas de pollution aux hydrocarbures, le port dispose également de barrages flottants absorbants en polypropylène, déployables depuis les bateaux de la CCI. Dans le cadre de cette démarche, le personnel portuaire a suivi des formations sur les critères de la norme ISO 18725, via l’association des ports de plaisance de l’Atlantique : « Nous visons la certification pour 2027, une fois la rénovation du terre-plein et de l’aire de carénage réalisée en fin d’année », indique Nicolas Le Bars.

Entre sécurité et protection de l’environnement

En France, les rejets de substances dans le milieu marin sont encadrés par le Code de l’environnement. Les autorités recommandent généralement de privilégier des méthodes mécaniques ou des systèmes permettant de récupérer les eaux de nettoyage avant leur rejet. La situation de l’île d’Yeu illustre les arbitrages auxquels sont confrontés de nombreux ports : assurer la sécurité des usagers et l’entretien des infrastructures, tout en limitant l’impact environnemental des pratiques.

À l’heure où la reprise en gestion des infrastructures portuaires se profile, avec la fin de la délégation actuelle à la CCI, la prise en compte des enjeux environnementaux pourrait devenir un point central du futur cahier des charges. Plusieurs collectivités françaises expérimentent désormais des solutions alternatives (raclage, brossage mécanique ou revêtements antidérapants), afin de réduire l’usage de produits chimiques dans les ports.

Pour les habitants et usagers de l’île, le débat reste ouvert entre impératifs de sécurité et préservation du milieu marin.

Jérome Mély et Valentine Lanave

* Études sur la toxicité du chlore et des oxydants chlorés en milieu marin, Batley & Simpson (2020)


* Études écotoxicologiques sur l’hypochlorite (chlore utilisé industriellement), García-Carmona et al. (2010)


* Étude sur les microalgues marines (diatomées), Saha et al. (2017)


* Études sur les sous-produits de chloration en milieu marin, Cimetiere et al. (2019)


* Études chroniques sur des organismes marins, Wang et al. (2025)

Contactée par notre rédaction, la CCI précise que les pratiques mises en œuvre respectent les protocoles définis pour l’entretien des infrastructures portuaires et s’inscrivent dans la démarche environnementale “Ports propres”.

Views: 2289

4.2 6 votes
Évaluation de l'article
4 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Bousseau
19/03/2026 12:46 pm

Mort de rire.Je suppose que l’auteur de cet article ne prend jamais de bain dans une piscine !!! Comme toujours c’est l’abus qui tue. Aux dosages annoncés je ne pense pas qu’il y ait le moindre danger. Ah l’escrologie !!!

Prénom
Alain
BREWER
19/03/2026 2:25 pm

Merci et bravo pour cet article bien documenté et référencé!

Prénom
Murielle
Dem
20/03/2026 12:22 pm

Sujet éternel,… compromis entre impact limité sur l’environnement et une jambe cassée !! Le vinaigre donne de bons résultat mais son impact n’est pas négligeable et demande des actions préventives plutôt que curatives et un dosage precis ( Utilisé en Bretagne) Les associations environnementales concluent qu’un dosage limité de chlore… Lire la suite »

Prénom
Jac
Bousseau
20/03/2026 5:12 pm

Bizarre, j’ai fais un commentaire qui n’a pas été publié. Je me moquais un peu des exagérations concernant l’eau de javel. Est-ce le terme « escrocologie » qui m’a valu la non parution de ma réponse ? Si c’est le cas cela confirrme bien que l’ideologie peut tout se permettre.

Prénom
Alain