Neuvième et dernier volet de notre série consacrée aux conséquences de la canicule sur les professionnels de l’agriculture de l’île d’Yeu.
À la Croix, au détour d’une parcelle d’un hectare balayée par les vents dominants d’ouest, Maud Dubé et Fred Martin cultivent des fleurs de saison, rustiques et champêtres. Le couple d’horticulteurs-fleuristes fournit bouquets, compositions florales et plants ornementaux pour les mariages, anniversaires, naissances, deuils ou encore les fêtes familiales. Une production locale, cultivée dans le respect de l’environnement et vendue à l’atelier ou sur commande. Mais cet été, derrière les couleurs et les parfums, l’inquiétude s’est invitée dans les serres et les parcelles : « j’ai vécu cette période avec beaucoup d’inquiétude pour les cultures, pour le déroulement de la saison estivale et pour l’avenir. » Voilà trois ans que la productrice constate une évolution du climat sur son exploitation. Cette année, la canicule lui semble différente : « elle est plus intense. Les UV sont plus forts et les vents sont beaucoup plus chauds. » Des conditions qui laissent peu de répit aux fleurs.
D’un extrême climatique à l’autre
Pour Maud Dubé, la canicule ne peut pas être racontée sans évoquer ce qui s’est produit auparavant. En 2024 puis en 2025, son terrain avait subi d’importantes inondations : « nous avons perdu près de 90 % de nos plants. » Un paradoxe climatique qui résume à lui seul les difficultés rencontrées aujourd’hui par de nombreux producteurs : quelques mois après avoir lutté contre un excès d’eau, il faut désormais composer avec une sécheresse durable. Sur cette ancienne chèvrerie, où paissaient autrefois les vaches du grand-père du maraîcher Rémi Giraud, chaque saison semble désormais apporter son lot d’incertitudes.
Des fleurs brûlées avant d’éclore
Contrairement aux cultures maraîchères, les fleurs paient immédiatement les conséquences de la chaleur : « les boutons floraux, les pétales et les feuillages brûlent. » Une fois endommagées, les fleurs sont souvent perdues : « oui, nous avons déjà constaté des pertes, aussi bien sur les fleurs que sur certains arbustes. » Les conséquences économiques sont déjà bien présentes. Le couple n’a même pas pu tenir son stand au marché de Port Joinville cette saison : « nous avons eu trop de pertes. » Une absence qui représente environ 3 000 euros de chiffre d’affaires en moins chaque mois pendant la saison. Les assurances, elles, ne couvrent pas ces pertes liées aux fortes chaleurs.
Adapter les cultures… sans garantie de résultat
Pour préserver les cultures, Maud Dubé a dû doubler sa consommation d’eau. L’exploitation peut compter sur une réserve de 80 000 litres, alimentée par la récupération des eaux de pluie. Mais même cette anticipation montre aujourd’hui ses limites. Face à ces épisodes de chaleur, Maud Dubé a dû revoir son organisation. Les journées de travail commencent désormais plus tôt afin d’éviter les heures les plus chaudes. Sur les cultures, plusieurs solutions ont été mises en place : « nous installons des filets d’ombrage, des brise-vents et nous faisons évoluer les variétés de fleurs cultivées afin qu’elles résistent mieux aux fortes chaleurs. » Mais ces adaptations ont un coût. La productrice réfléchit désormais à investir dans de nouveaux équipements de protection ainsi que dans une réserve d’eau plus importante pour les années à venir.

S’adapter en changeant les fleurs
Face au dérèglement climatique, le couple a fait évoluer sa manière de produire : « on doit presque travailler comme des maraîchers. » Progressivement, les variétés les plus sensibles laissent place à des espèces plus résistantes aux fortes chaleurs. Cosmos, zinnias, amaranthes ou encore statices prennent davantage de place dans les parcelles : « ce sont des fleurs qui supportent mieux la chaleur. Nous en produisons un peu moins qu’avant, mais elles fleurissent beaucoup plus longtemps, de début juin jusqu’au mois d’octobre. » Autre avantage : elles sont moins sensibles aux maladies que de nombreuses fleurs vivaces. Même si certains ravageurs, comme la cétoine funeste, restent présents : « nous installons des filets anti-insectes pour protéger les cultures. »

Une exploitation construite avec patience
Le terrain est acheté en 2018. Ce n’est pourtant pas le début de l’aventure. Maud Dubé cultivait déjà des fleurs sur l’île dès 2009, d’abord à la Vigne à la Croix, puis au Sémaphore, avant d’interrompre son activité en 2013 : « pendant dix ans, j’ai vendu des bijoux et fait du jardinage chez des particuliers. » Le manque de foncier avait même conduit le couple à envisager un départ : « nous avions pensé installer notre siège de production dans le sud de la Bretagne. Mais Fred est natif de l’île d’Yeu. Partir aurait été un véritable déchirement. Nous avons eu la chance de tomber sur l’annonce de Claudine pour cette parcelle. » Aujourd’hui encore, ils peuvent compter sur quelques soutiens locaux : « le Comité de Développement pour l’Agriculture nous a aidés à entretenir les fossés afin d’éviter les excès d’eau en hiver. Ils nous ont même permis d’utiliser une machine qu’ils avaient louée. »
« La réalité du changement climatique est sous nos yeux »
Au fil des saisons, l’inquiétude grandit. Pour Maud Dubé, la succession d’épisodes de chaleur et l’absence de véritables périodes pluvieuses modifient les conditions de production : « c’est une réalité alarmante. Nous constatons sur le terrain un véritable changement. » Son principal sujet de préoccupation dépasse désormais les seules cultures : « ce qui m’inquiète le plus, c’est l’insouciance des gens. » Elle garde malgré tout l’espoir d’une évolution des mentalités : « quelques personnes prennent conscience de la gravité de la situation. J’espère qu’une prise de conscience collective finira par s’imposer. »
« Consommer local est un véritable soutien »
Comme la plupart des agriculteurs rencontrés au cours de cette série, Maud Dubé rappelle que le premier soutien reste celui des consommateurs : « consommer local. » Un geste banal mais essentiel pour préserver les exploitations insulaires : « j’aimerais que la population choisisse nos productions pendant les quelques périodes où les conditions climatiques nous permettent encore de les produire. » Au-delà des fleurs qu’elle cultive, la productrice souhaite surtout faire comprendre la difficulté croissante de son métier : « il faut mesurer la dureté que nous impose l’évolution du climat. » Car derrière chaque bouquet vendu se cachent des mois de travail et d’adaptation permanente face à une météo devenue imprévisible.
Après les maraîchers et les éleveurs, ce dernier témoignage rappelle que sur l’île d’Yeu, aucune production agricole n’échappe désormais aux extrêmes climatiques. Toutes, à leur manière, cherchent désormais à s’adapter pour continuer à faire vivre le territoire. Les producteurs de l’île ne demandent pas que le climat redevienne celui d’hier. Ils cherchent simplement les moyens de continuer à vivre de leur métier dans celui d’aujourd’hui. Le changement climatique n’est plus une projection. Il s’observe chaque jour, au cœur des champs, des pâtures… et jusque dans les pétales des fleurs…
Propos recueillis par Valentine Lanave
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