Branlebas avait été créée pour rassembler. Et ce sont finalement les choix politiques de chacun qui ont contribué à la disperser. Une histoire associative qui raconte la difficulté, dans une petite communauté, à faire vivre une parole citoyenne.
Au commencement, il n’y avait ni candidat, ni liste, ni ambition municipale. Il y avait une lettre. Cinq personnes, un sentiment de ras-le-bol et l’envie de mettre quelques mots sur ce que beaucoup semblaient ressentir sans forcément le dire. La lettre circule. Elle est vue par 8 000 personnes. Alors ses initiateurs comprennent qu’ils ne tiennent peut-être pas seulement un stylo entre leurs mains : ils tiennent un symptôme. De là naît Branlebas. Le nom annonce la couleur. Il ne s’agit pas de repeindre les murs de l’hôtel de ville, mais de secouer un peu les habitudes. Informer, questionner, faire circuler les informations. Donner aux habitants la possibilité de comprendre les décisions qui les concernent et, surtout, de ne pas attendre sagement qu’on leur explique ce qu’ils sont censés en penser. Une ambition plutôt saine dans une démocratie. Et plutôt inconfortable pour tous ceux qui préfèrent parfois que le citoyen se réveille uniquement le dimanche du scrutin.
Le problème avec les citoyens, c’est qu’ils votent (ou le péché originel)
Les membres de Branlebas n’étaient pas tous du même bord. Et c’était précisément sa force. Un collectif citoyen n’a pas besoin d’avoir un bulletin de vote commun pour avoir une préoccupation commune. On peut se retrouver sur les EHPAD, la transparence, l’information municipale ou la participation citoyenne et, le jour de l’élection, glisser dans l’urne trois bulletins différents. C’est même, à bien y réfléchir, assez exactement ce que l’on attend d’une démocratie. Mais voilà. Arrivent les municipales. Et soudain, cette diversité qui faisait la richesse du collectif devient un problème de classement. Qui est avec qui ? Qui soutient qui ? Qui connaît qui ? Qui a parlé à qui ? Si untel est avec untel, alors Branlebas doit être avec untel. La vieille passion française pour les étiquettes reprend ses droits. Il faut absolument ranger les gens dans une case. Citoyen ? Très bien. Mais citoyen de quel côté ? L’association avait été créée pour rassembler des personnes autour de préoccupations communes, sans leur demander leur carte de parti, leur candidat préféré ou leur couleur électorale. Puis certains membres ont choisi de soutenir des candidats différents. À partir de là, selon les fondateurs que nous avons rencontrés, un amalgame s’est installé : le choix politique d’une personne aurait progressivement été projeté sur l’ensemble de Branlebas. Et voilà comment une association citoyenne peut se retrouver avec une étiquette qu’elle n’a pas demandée. La nuance peut aller prendre l’air.
Le plus ironique, c’est que Branlebas avait réussi
D’après ses fondateurs, l’association avait réussi son pari initial : les habitants s’étaient intéressés à des dossiers municipaux, des sujets parfois techniques étaient entrés dans les conversations, des questions avaient été posées, des informations avaient circulé et les candidats avaient même été invités à répondre aux mêmes questions. Branlebas avait adressé pendant la campagne électorale un questionnaire aux trois candidats, avec une même série de questions. Zéro réponse. On pourra toujours discuter de la méthode, mais difficile de reprocher au collectif de ne pas avoir essayé. Transformer une question en camp, un désaccord en opposition et parfois une simple relation humaine en preuve à conviction. La suite m’est racontée avec une image qui vaut tous les communiqués de presse. Celle d’un ballon dirigeable. Au fur et à mesure que les membres partaient, le ballon montait. Puis ils ne furent plus que trois. Une association citoyenne tient pourtant grâce aux personnes qui acceptent de rester ensemble, malgré leurs désaccords et continuent à travailler ensemble, malgré les divergences d’opinions.
La politique a-t-elle gagné ?
Aujourd’hui, Branlebas est une « structure dormante ». Dormante, donc pas morte. Branlebas a-t-elle échouée ? Pas forcément. Peut-être même l’inverse. Peut-être que son histoire montre que le plus difficile n’est pas de réunir des gens qui partagent une colère. Le plus difficile est de les faire rester ensemble lorsqu’il faut choisir. La colère peut facilement rassembler. Le vote lui, a tendance à séparer. Entre les deux, il y a toute la difficulté du débat démocratique. Et si on réapprenait à ne pas être d’accord ? Branlebas voulait créer un espace où les habitants pourraient s’informer, discuter et interpeller. Elle n’avait pas vocation à devenir une liste électorale. Ses membres, eux, avaient parfaitement le droit de soutenir qui ils voulaient. C’est là que devrait se trouver la frontière. Une association n’est pas la somme des bulletins de vote de ses adhérents. Un membre n’est pas son association. Et un désaccord politique ne devrait pas nécessairement transformer un voisin en adversaire ; plutôt que d’essayer de déterminer « de quel côté » il est, inverser la question en se demandant « qu’est-ce qu’il dit ? »
Et maintenant, que reste-t-il de Branlebas ?
Peut-être une expérience dont les fondateurs ont encore envie de tirer quelque chose. Un de ses membre aimerait que Branlebas puisse devenir une « mémoire collective ». Si l’association devait disparaître, elle laisserait derrière elle une trace de ce moment où des habitants ont décidé qu’ils ne voulaient plus seulement regarder la vie municipale passer devant eux. Ils ont voulu comprendre, réagir, participer. Et ils ont découvert en chemin que le plus difficile n’était pas de réveiller l’île. C’était plutôt de la maintenir réveillée sans lui demander de se mettre en rang. Voilà le paradoxe de Branlebas : l’association voulait rassembler des citoyens et les élections ont rappelé qu’ils étaient aussi (ou surtout) des électeurs. Mais dans une démocratie locale, sommes-nous encore capables de nous retrouver autour d’une même table, après avoir choisi des bulletins différents ?
VL
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Merci à grain de sel pour cet article. Pour moi Branlebas reste une belle expérience malgré les incompréhensions, les coups bas et les mensonges. Mais à vrai dire, Si l’opposition de l’époque avait fait son travail et tenu son rôle Branlebas n’avait pas lieu d’exister . J’espère vraiment que la… Lire la suite »