Être islais : les habitants de l’île d’Yeu débattent sur leur relation à l’île

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DÉCRYPTAGE
par Valisoa Bujard, doctorante en psychologie sociale et environnementale à l’Université de Nantes

Dans le cadre de la Fête de la Science, une conférence-débat s’est tenue le vendredi 9 octobre 2026 à l’auditorium de l’île d’Yeu. Un échange entre une quinzaine d’habitants autour d’une question d’apparence simple : qui sont les islais et qu’est-ce qui les attachent à l’île d’Yeu ?

Une enquête par entretiens auprès de résidents permanents et secondaires

L’échange s’appuie sur les premiers résultats d’une enquête menée auprès de 32 habitants de trois îles françaises, dont 11 interviewés sur l’île d’Yeu. Les participants islais étaient âgés de 35 à 78 ans, résidents à l’année ou résidents secondaires, et issus de milieux socio-économiques variés. Tous les participants ont été invités à parler de leur passé, de leur présent et de leur avenir sur l’île.

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Premier constat, partagé par presque tous : l’identité de l’île tient à son patrimoine naturel : la beauté des paysages, la richesse de la faune et de la flore, les vestiges archéologiques ; mais aussi à une culture façonnée par la mer, qui imprègne encore la gastronomie et les fêtes locales. La simplicité des liens sociaux participe à l’attachement des personnes interrogées. Cet attachement, les habitants le décrivent comme intergénérationnel « à l’île d’Yeu, on partage tout, tous ensemble, tous âges confondus », et solidaire : les événements difficiles, notamment climatiques ou accidentels, révèlent une communauté très soudée, capable de se mobiliser rapidement en cas de besoin.

© Jacqueline – Club Photo Yeu

L’île apparaît aussi comme un lieu qui apaise « on y est bien, tranquilles ». A plusieurs reprises, l’île est comparée au continent, comme un lieu où la qualité de vie y est meilleure en globalité, et où la mer qui les sépare est présentée comme une protection de l’agitation et des tensions continentales. Ce cadre de vie fait de l’île d’Yeu un coin très attractif. Mais cette attractivité, bien que source de fierté, est plutôt un caillou dans la chaussure pour plusieurs habitants interrogés. Certains soulignent que l’île est très connue, trop même.

© Joel – Club Photo Yeu

L’attractivité, une pièce à deux faces

Le tableau idyllique de l’île se nuance vite dans certains entretiens. Le logement, son coût et les injustices qui en découlent ont été mentionnés systématiquement. L’urbanisation et l’artificialisation des sols inquiètent, notamment car elles sont perçues comme une menace directe sur le patrimoine naturel, et qu’elles posent la question de ce que l’île acceptera de devenir, et d’accueillir.

© Anne – Club Photo Yeu

Le tourisme, voire désigné comme sur-tourisme dans la quasi-totalité des entretiens, est une des sources d’ambivalences dans l’attachement au lieu des interrogés. Il fait vivre l’île, dont l’économie repose en grande partie sur la saison estivale « l’île d’Yeu ne vivrait pas sans touristes, je ne crache pas dans la soupe », résume une habitante. Mais chaque été, les habitudes de vie locale se trouvent chamboulées : horaires décalés, boulangeries et commerces saturés, habitudes renversées. « Je ferai mes courses quand les gens iront sur la plage, et j’irai me baigner quand ils seront chez eux », témoigne une autre résidente. Au-delà des désagréments pratiques, c’est la sociabilité quotidienne, ces interactions spontanées, qui fait l’identité islaise et qui se trouve mise à mal quelques mois par an. Cette vague d’estivants est perçue comme de plus en plus longue et intense.

© Nico – Club Photo Yeu

Une autre source d’ambivalence identifiée dans l’attachement au lieu est le rapport à la mer des habitants. Une néo-islaise raconte sa prise de conscience vis-à-vis des divergences dans la relation à la mer au cours d’une discussion avec une femme née sur l’île « ‘Ah oui, mais vous, vous venez en vacances ici. Vous avez vu le côté pile de l’île. Moi, je vais vous donner le côté face. Le côté face, c’est des veuves, des veuves et des veuves’. Et là… là, ça m’avait fait prendre conscience que toute l’histoire de l’île, c’est l’histoire de la pêche, c’est des gens, toutes les familles ont été impactées et ça, c’est quelque chose qu’on ne voit pas quand on est en vacances. »

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Peut-on devenir islais ?

C’est cette question qui a fait le plus débat. Le débat a d’ailleurs confirmé la vivacité de ces questions : natifs et non-natifs ont poursuivi en salle la discussion commencée en entretiens individuels. Car les habitants eux-mêmes ne s’accordent pas sur ce qui fait un islais. Pour les uns, c’est une affaire de famille : on est islais parce qu’on est de l’île, parce qu’on y est né et/ou que nos parents et grands-parents sont de l’île. Pour les autres, il n’y a pas que l’origine qui compte : l’identité peut s’acquérir en s’installant à l’année sur l’île et si on participe à la vie locale. Cependant là encore quelques désaccords notamment sur le nombre d’année de résidence et la force de l’engagement local nécessaires pour être légitimement reconnus comme islais(e).

© Nadège – Club Photo Yeu

L’enquête approfondie une subtilité : on ne devient pas islais simplement parce qu’on le souhaite. On est reconnu, ou non, comme tel par ceux qui le sont déjà. Plusieurs résidents d’adoption en ont fait l’expérience, parfois des années après leur installation. Malgré des tentatives, certains habitants ont du mal à approfondir leurs liens, à partager davantage d’intimité avec des islais, et donc à se sentir totalement intégré à la communauté. Face à cette frontière, les personnes interrogées déploient différentes stratégies : se résigner et s’en tenir à des relations sociales insatisfaisantes, ou se raccrocher à la beauté du lieu indépendamment de la vie sociale, ou encore se définir autrement. Accepter qu’on ne pourra jamais être islais mais « insulaire » ou « ilien ». Adopter et revendiquer une identité commune, plus large, qui tend la main à tous ceux qui vivent sur l’île et qui partagent le même bateau.

© Isabelle – Club Photo Yeu

Et demain ?

Reste la question de l’avenir. Les habitants ne perçoivent pas tous de la même façon l’exposition de l’île aux risques liés aux changements climatiques. Au total, presque tous les risques climatiques ont été cités, mais d’un entretien à un autre, le degré de conscience variait fortement.

Ces risques, recul du trait de côte, pression sur la ressource en eau, événements extrêmes comme la tornade, sont une source d’anxiété vis-à-vis de l’avenir. Bien que tous les habitants n’aient pas la même vision sur ce qui se fait déjà et sur ce qui devrait être fait individuellement ou collectivement, de l’espoir est placé dans la nouvelle collectivité pour mettre en place des mesures d’adaptation climatique. Les participants de l’enquête ont mentionné certaines initiatives locales telles que les ateliers de concertation menés sur les quartiers les plus exposés à la montée des eaux (projet OdySéYeu), comme des pistes à développer ; tous ne jugent pas encore l’effort à la hauteur de l’enjeu.

© Nadège – Club Photo Yeu

Une chose semble en tout cas faire consensus : décider de l’avenir de l’île est compliqué par le fait qu’une large part de ses propriétaires n’y vit pas à l’année, et que la surface de l’île est limitée.


Ces premiers résultats seront mis en perspective d’ici la fin de l’année 2026 avec ceux des deux autres îles enquêtées (Noirmoutier et l’île de la Réunion).

Contact pour suivre les résultats : valisoa.bujard@univ-nantes.fr

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