Septième volet de notre série consacrée aux conséquences de la canicule sur les professionnels de l’île d’Yeu.
Sur la parcelle de Pierre Sagot et Emilie Sage, le maraîcher Maxime Selin observe les cultures avec un mélange de tristesse et de colère. Depuis plusieurs mois, la météo bouscule le rythme habituel des saisons. Et alors même qu’il répond à nos questions sur la première canicule de la fin juin, une seconde vague de chaleur frappe déjà l’île : « nous traversons un nouvel épisode, moins intense certes, mais qui entame sérieusement les ressources hydriques restantes. Hier, j’observais des abeilles collecter de l’eau sous les goutteurs de nos lignes d’irrigation. Cette vision m’a beaucoup attristé et enragé. Je vis mal ces épisodes chauds et intenses. Ma patience s’évapore. »
« Il fait anormalement chaud depuis Pâques »
Pour le maraîcher, les premiers signes ne datent pas de la canicule : « il fait anormalement chaud depuis Pâques. » Venu récemment du Gers, où il a connu des températures culminant à 43 °C durant l’été 2025, Maxime Selin mesure pourtant le caractère exceptionnel de ce printemps : « cette canicule de juin est la plus précoce et la plus intense que j’aie connue à cette période de l’année. » Les conséquences sont déjà visibles dans les cultures : « les plantes se sont régulées d’elles-mêmes. Elles limitent leur développement pour survivre. Nous observons des coulures de fleurs, du stress thermique, des montaisons à graines… » Certaines espèces ont été directement touchées : « des kiwis et des concombres ont partiellement brûlé, mais les pertes les plus importantes viendront surtout dans les semaines à venir. » Les tomates, notamment, porteront les stigmates de cette chaleur : « elles ont perdu beaucoup de fleurs. Cela signifie qu’il y aura moins de fruits à récolter. »
L’eau, devenue une ressource précieuse
Pour limiter les dégâts, l’irrigation a dû être renforcée : « par crainte d’un dessèchement, j’ai temporairement augmenté les volumes d’eau. » Sous les tunnels, plusieurs techniques permettent de limiter la montée des températures : « nous réalisons des bassinages, c’est-à-dire de très courtes aspersions pour rafraîchir l’air, et nous avons blanchi notre bitunnel avec du blanc de Meudon afin de limiter le rayonnement solaire. » Malgré ces adaptations, les journées restent éprouvantes : « la chaleur nous affecte dès le milieu de la matinée. Nous commençons plus tôt et nous évitons de travailler au cœur de l’après-midi. »

« Le risque, c’est aussi le découragement »
Au-delà des pertes agricoles, Maxime Selin évoque une autre réalité, plus silencieuse : « le métier de maraîcher est extrêmement exposé à ce genre d’aléas. L’un des risques réels auxquels nous sommes confrontés, c’est le découragement, le désarroi et la tentation de l’abandon. » Pour lui, la question n’est plus de savoir si ces épisodes deviennent plus fréquents : « ce n’est même plus une affaire de ressenti. C’est indéniable. Et il est dangereux d’en douter. » À ses yeux, l’agriculture doit continuer à évoluer. Ici, les pratiques reposent déjà sur un travail manuel, sans recours aux énergies fossiles pour les opérations culturales, avec une attention particulière portée à la vie des sols. Pour les prochaines années, il souhaite aller plus loin : « j’aimerais travailler sur la sélection massale afin d’obtenir progressivement des plantes mieux adaptées à notre terroir et à nos contraintes hydriques. » Une manière de laisser les cultures s’adapter naturellement aux nouvelles conditions climatiques.
« Un acte d’achat est un acte politique »
Le soutien qu’il attend ne passe pas uniquement par les pouvoirs publics : « le meilleur soutien que la population puisse apporter aux agriculteurs, c’est de prendre conscience de son pouvoir en tant que consommateur. Un acte d’achat est politique. Il est essentiel de favoriser les circuits courts, la vente directe à la ferme ou sur les marchés. Un territoire vivant est un territoire aux campagnes vivantes. » Selon lui, les pouvoirs publics ont également un rôle à jouer : « il est de leur devoir de sécuriser l’accès à une alimentation juste et variée pour le plus grand nombre. » Parmi les pistes qu’il cite figure notamment la sécurité sociale de l’alimentation.
Une inquiétude qui dépasse les récoltes
Lorsqu’on lui demande ce qui l’inquiète le plus aujourd’hui, sa réponse est sans détour : « les discours climatosceptiques. » Comme si le plus grand danger n’était plus seulement la chaleur, mais le refus de voir ce qu’elle provoque déjà sur le terrain. Quant à l’espoir, le maraîcher préfère ne pas répondre. Un silence qui en dit peut-être davantage que de longs discours. Avant de conclure l’entretien, il résume ce qu’il souhaiterait que chacun comprenne : « nos parcours sont intimement liés. Il n’y a pas de société qui tienne sans agriculture qui tienne. »

À travers ses mots, ce ne sont plus seulement les conséquences d’une canicule qui se dessinent, mais la fragilité d’un écosystème dont dépend toute une chaîne alimentaire. Derrière chaque légume récolté, chaque marché et chaque panier vendu en circuit court, se joue désormais une bataille quotidienne pour continuer à produire malgré un climat qui change plus vite que les saisons.
Propos recueillis par Valentine Lanave
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