« La pêche doit rester au cœur du port »

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Président du Club des Pêcheurs Plaisanciers de l’île d’Yeu (CPPIY), Jean-Pierre Taraud porte une double préoccupation : défendre la place des plaisanciers dans un port déjà très contraint, tout en veillant à ce que Port-Joinville conserve ce qui fait, selon lui, son identité première. À l’approche de la fin de la concession actuelle, il défend une gestion davantage maîtrisée localement, mais surtout un projet de port capable de faire cohabiter ses différentes activités.

Pour Jean-Pierre Taraud, une chose ne fait aucun doute : Port-Joinville restera d’abord la porte d’entrée de l’île. Il est aussi un espace de travail pour les professionnels de la pêche, un port de résidence et d’escale pour les plaisanciers et une base technique pour le parc éolien. Dans quinze ans, cette fonction ne devrait pas changer selon lui. Mais Jean-Pierre Taraud redoute que la pêche continue de décliner. Il refuse pour autant de considérer cette activité comme condamnée à disparaître : « la pêche doit rester au cœur du port », résume-t-il en substance, rappelant qu’elle participe pleinement à l’identité maritime de l’île.

Quand les flux se télescopent

Cette identité, il la voit aussi dans les infrastructures. Pour lui, Port-Joinville ne doit pas être considéré comme un simple équipement destiné à générer des recettes : « le port ne doit pas être un centre de profit », estime-t-il. Il doit en revanche parvenir à un équilibre financier global permettant de financer les investissements stratégiques. Cette vision l’amène à défendre une évolution importante de Port-Joinville : donner davantage de place à la plaisance, mais sans mélanger tous les usages. Selon lui, les plaisanciers manquent aujourd’hui de places, avec « 10 à 15 ans d’attente ». Certains bateaux passent ainsi une partie de l’année dans d’autres ports, et leurs propriétaires y font également leur entretien. Pour Jean-Pierre Taraud, c’est autant d’activité économique qui échappe à l’île. Mais agrandir la plaisance ne signifie pas nécessairement accepter davantage de pression touristique. C’est l’un des paradoxes de sa position. Il souhaite mieux accueillir les bateaux qui résident ou séjournent sur l’île, tout en régulant davantage le tourisme à la journée : « les flux touristiques doivent être contrôlés, notamment en haute saison », estime-t-il. Le critère d’un éventuel quota pourrait selon lui être la durée de séjour : « plus un visiteur reste longtemps, plus son impact économique sur l’île est important ». Pour rendre cette coexistence possible, Jean-Pierre Taraud défend une séparation plus nette des circulations. Les marchandises, les camions et les piétons ne devraient plus se retrouver en conflit avec les plaisanciers. Il propose notamment de dissocier le flux commercial lié au quai du fret de celui de la plaisance, qu’il juge aujourd’hui dangereux. Il imagine également une extension de la capacité du port de plaisance, avec une entrée et une sortie distinctes du trafic maritime professionnel. Car le port est selon lui arrivé à un moment où les investissements ne peuvent plus être repoussés. Les quais devront être protégés contre la montée du niveau de la mer. La capitainerie et ses sanitaires doivent être rénovés. L’estacade pourrait être réhabilitée pour redevenir une véritable promenade. Et le port doit réfléchir dès maintenant à ses infrastructures de demain. Sur ce point, Jean-Pierre Taraud ne voit pas la commune porter seule la facture. Le Département, propriétaire des infrastructures, doit continuer à assumer les investissements lourds, tandis que le gestionnaire prend en charge le fonctionnement courant et l’entretien. Cette question financière rejoint directement celle de la gouvernance. Pour Jean-Pierre Taraud, la commune doit pouvoir peser sur les grandes orientations et les investissements, mais les décisions doivent être prises avec l’ensemble des acteurs du port. Son scénario préféré est une société portuaire locale, qui permettrait à la commune de « garder la main sur le port », tout en conservant l’expérience de la CCI et le rôle financier du Département. Il se montre en revanche très méfiant à l’égard d’une nouvelle délégation à un opérateur privé : « il y a aujourd’hui trop d’enjeux autour du port pour prendre ce risque », estime-t-il. À ses yeux, un gestionnaire privé pourrait naturellement privilégier les activités les plus rentables, au détriment de celles qui rapportent moins mais qui font vivre le port toute l’année.

Une nouvelle identité pour l’île ?

Et parmi ces activités, il place la pêche au premier rang. Jean-Pierre Taraud regrette notamment la disparition de la criée. À ses yeux, sa fermeture a constitué une erreur stratégique, alors même que la petite pêche a continué à exister sur l’île. Il imagine désormais l’ancienne halle comme un lieu à vocation multiple : une base logistique permettant notamment de préserver une chaîne du froid pour la pêche locale, mais aussi « un espace consacré à la recherche sur la mer, les ressources et les nouvelles pratiques de pêche ». Ce secteur professionnel pourrait ainsi retrouver une place centrale sans nécessairement revenir exactement au modèle du passé. C’est aussi dans cette capacité à évoluer que Jean-Pierre Taraud voit l’avenir du port. Reste une menace qu’il considère comme particulièrement préoccupante : « le surdéveloppement lié au tourisme et à la plaisance de passage ». Le conflit le plus difficile à arbitrer ? Celui entre pêche et tourisme. Dans cette équation, le climat ajoute une nouvelle contrainte. La montée du niveau de la mer doit désormais être intégrée aux futurs travaux, notamment pour protéger les quais lors des épisodes de grandes marées. Pour Jean-Pierre Taraud, il ne s’agit plus d’une question lointaine, mais d’un paramètre à intégrer dès maintenant dans les investissements. À l’horizon 2040, il voudrait donc voir un port capable de rester « accueillant et dynamique », avec une pêche toujours présente, des transports de passagers et de marchandises assurés toute l’année, des flux mieux séparés et des infrastructures adaptées à la montée des eaux. Il demande aussi davantage de transparence sur les comptes et sur les grandes orientations du port. Et il assume une idée qui pourrait être difficile à entendre dans une île où le tourisme constitue une ressource essentielle : « en haute saison, il faudra peut-être accepter de réduire le nombre de passagers à la journée ».

L’enjeu pour Jean-Pierre Taraud, c’est de décider quelle place l’île veut donner à chacune de ces activités, sans perdre ce qui fait la raison d’être de Port-Joinville : un port de travail, de passage, de vie et de transmission. Avec, au centre de cette équation, une conviction qui revient tout au long de son témoignage : « la pêche doit rester là, parce qu’elle est une part essentielle de l’âme du port »…

Propos recueillis par VL

 

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