Troisième volet de notre série consacrée aux conséquences de la canicule sur les agriculteurs de l’île.
Au cœur de l’île, Julien et Jenny Sage cultivent depuis plusieurs années une exploitation maraîchère diversifiée. Pour eux, l’épisode de chaleur qui vient de traverser le territoire dépasse largement le simple inconfort. Il marque une nouvelle étape dans une évolution qu’ils observent depuis près d’une décennie. Le couple estime que les effets du réchauffement climatique se sont accélérés au cours des dix dernières années : « c’est fatigant et stressant. Cette canicule est différente par son intensité, mais aussi parce qu’elle arrive très tôt dans la saison. Nous avions déjà connu un épisode de chaleur quelques semaines auparavant et, cette fois, beaucoup de cultures étaient en pleine croissance. »
Des pertes déjà considérables
Les conséquences sont visibles dans les champs comme sous les serres. Les végétaux présentent des brûlures, tandis que les fleurs dessèchent avant même de produire des fruits : « on parle de coulures de fleurs. Les fleurs brûlent et il n’y a tout simplement pas de fruits derrière. » Les jeunes plantations ont été les premières victimes : « la majorité des plants repiqués deux semaines avant la canicule ont subi entre 70 et 100 % de pertes : salades, céleris, fleurs coupées… » Les pommes de terre, encore en pleine formation, ont elles aussi été durement touchées : « elles ont subi un stress thermique et hydrique irrémédiable. Nous estimons que le rendement sera affecté à hauteur d’environ 70 %. » Au-delà des récoltes actuelles, c’est déjà la production des prochaines semaines qui inquiète les maraîchers : « dans trois à sept semaines, au moment où la fréquentation estivale sera la plus importante, nous aurons moins de produits alors que nous avions justement travaillé toute l’année pour répondre à cette demande. »

© Valentine Lanave
Choisir quelles cultures sauver
Pour tenter de limiter les dégâts, la consommation d’eau a fortement augmenté : « c’est inévitable si l’on veut maintenir les cultures en vie, sans aucune garantie de résultat. » Mais l’eau étant une ressource précieuse, certains arbitrages deviennent nécessaires : « nous faisons aussi des choix d’arrosage en condamnant certaines cultures dont nous savons qu’elles ne repartiront pas, afin d’économiser de l’eau pour les productions estivales. » Les jeunes plantations, encore peu enracinées, nécessitent une attention permanente. Pendant les journées les plus chaudes, Julien et Jenny Sage ont dû brumiser les serres toutes les heures et arroser en continu les cultures récemment plantées, particulièrement vulnérables dès que le thermomètre dépasse les 30 °C. Les salariés ont adapté leurs horaires en commençant plus tôt le matin afin de terminer avant midi, tandis que les maraîchers poursuivaient leur travail durant les heures les plus critiques : « les moments les plus difficiles sont entre 13 heures et 19 heures. » Voiles d’ombrage et serres protégées en amont font désormais partie des réflexes indispensables.
Huit années d’adaptation
Pour le couple, cette canicule n’est pas un événement isolé : « ces épisodes sont plus fréquents et plus forts. » Depuis près de huit ans, l’exploitation modifie progressivement ses pratiques. Changement de variétés, adaptation des dates de plantation, réduction, voire abandon de certaines productions : autant de décisions qui témoignent d’une agriculture contrainte de se réinventer. La question de l’eau occupe désormais une place centrale : « nous avons déjà investi dans la récupération des eaux de toiture et nous réfléchissons encore à de nouvelles solutions. » À plus long terme, les maraîchers ont volontairement limité leurs projets de développement : « nous avons déjà diversifié au maximum notre entreprise. Désormais, il s’agira surtout de petits investissements pour assurer la continuité de la production. »

« On ne peut plus faire l’agriculture d’avant »
Les assurances couvrent difficilement les risques d’une exploitation aussi diversifiée, tandis que les pertes financières restent encore impossibles à chiffrer. Pour traverser ces périodes, Julien et Jenny Sage évoquent davantage des besoins de trésorerie que des aides directes : « des facilités de paiement auprès de la MSA nous seraient utiles. En revanche, nous réalisons notre travail sans compter sur des aides extérieures qui ne viendraient pas. » Le soutien qu’ils attendent avant tout est celui des consommateurs : « nous sommes heureux lorsque la population locale consomme local. » Mais ils appellent aussi à une évolution des habitudes d’achat : « le consommateur a parfois la mémoire courte et ne comprend pas toujours qu’un événement climatique survenu plusieurs semaines auparavant explique l’absence de certains légumes. Il faut arrêter de venir avec sa liste de courses en fonction des recettes. Il faut d’abord regarder ce que la nature a produit et s’adapter. » Pour eux, c’est toute notre relation à l’alimentation qui doit évoluer : « on ne peut plus faire de l’agriculture comme avant. »
« L’un des pires événements climatiques de notre carrière »
Si Julien et Jenny Sage devaient résumer cet épisode en une phrase, elle serait sans appel : « c’est l’un des pires événements climatiques de notre carrière. » Leur principale inquiétude porte désormais sur l’avenir même de leur métier : « pourra-t-on encore produire de manière diversifiée et vivre de notre production ? » Malgré tout, ils gardent confiance dans le travail mené par les organismes agricoles : « nous sommes entourés par la Chambre d’agriculture, qui travaille sur ces problématiques depuis plusieurs années et nous apporte des conseils. Au-delà de la pénibilité du travail sous la canicule, le fruit de notre travail peut être anéanti avec une seule montée de température à 40 degrés. »
Dans les champs du centre de l’île, la canicule a laissé bien plus que des traces sur les cultures. Elle a renforcé un sentiment d’urgence déjà bien installé. Le couple ne parle plus seulement d’adaptation, mais de transformation progressive d’un métier devenu dépendant des extrêmes climatiques. Leur exploitation illustre une réalité qui dépasse largement le seul épisode de chaleur : celle d’une agriculture qui doit composer avec un climat devenu imprévisible ; mais malgré les saisons qui se dérèglent, Jenny et Julien Sage continueront à cultiver sur cette île. Autrement, différemment.
Propos recueillis par Valentine Lanave
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Courage à eux si discrets et si gentils à la fois. Produits au top. La saison va être dure, à nous de consommer local mais surtout de saison et avec ce que la terre veut bien nous offrir après avoir souffert autant .