« Le port doit rester à échelle humaine »

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Alors que la concession des ports de l’île d’Yeu arrivera à son terme fin 2027, notre journal poursuit sa série consacrée aux différentes visions de l’avenir de Port Joinville. Patron-pêcheur du Camelys, fileyeur de 21 mètres, Adrien Delavaud est également vice-président du comité régional des pêches et représentant des marins-pêcheurs de l’île d’Yeu. Pour lui, Port Joinville est avant tout « le poumon de l’île »…

Pour Adrien Delavaud, il suffit de regarder ce qui arrive quotidiennement à Port Joinville pour comprendre son importance : « Port Joinville, c’est le poumon de l’île d’Yeu. Tout arrive par le port. » Effectivement : passagers, marchandises, produits alimentaires, mais aussi poissons débarqués par les professionnels. Le port constitue selon lui un point stratégique dont la première fonction doit rester opérationnelle. Mais cette fonction stratégique ne signifie pas, à ses yeux, qu’il faille continuer à augmenter indéfiniment les flux.

« Il faudrait mettre des quotas journaliers »

Adrien Delavaud considère que la question de la fréquentation touristique doit désormais être posée : « je pense qu’il faudrait mettre des quotas journaliers comme à Bréhat concernant les flux touristiques. Je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas le faire pour l’île d’Yeu. » Pour le patron-pêcheur, le sujet n’est pas de remettre en cause le tourisme, mais de trouver le niveau de fréquentation que l’île est capable d’absorber. Cette réflexion doit cependant être cohérente avec celle menée sur les autres activités du port. Il ne voit notamment pas d’un bon œil une augmentation du nombre de places de plaisance qui s’accompagnerait, dans le même temps, d’une limitation du nombre de passagers : « si on veut mettre des quotas sur les flux touristiques, ça n’aurait pas de sens, on ne va pas augmenter le port de plaisance et limiter le transport de passagers. » Le port de plaisance a déjà, selon lui, atteint certaines limites : « je ne pense pas que l’agrandissement de la plaisance soit dans l’air du temps, avec l’impact écologique que cela pourrait avoir. »

Une pêche moins rentable, mais toujours indispensable

Dans cette réflexion sur l’avenir du port, Adrien Delavaud défend naturellement la place de la pêche professionnelle. Il reconnaît que son poids économique a diminué face à la plaisance, mais refuse d’en déduire qu’elle devrait progressivement disparaître : « il faut maintenir l’activité de pêche, malgré son déclin, car une île a besoin de garder son histoire. » D’autant qu’il constate actuellement une forme de regain d’intérêt pour le métier : « il y a encore des jeunes qui investissent dans des bateaux pour se lancer dans cette carrière. Il y a une recrudescence en ce moment. » Pour lui, la pêche représente donc davantage qu’une activité économique. Elle participe à l’identité maritime de l’île et à la transmission d’un savoir-faire : « la pêche est certes moins rentable aujourd’hui, mais il faut la maintenir, pour son histoire, son identité, son savoir-faire. » Et l’histoire du port est également financière. Adrien Delavaud rappelle que les générations précédentes de pêcheurs ont elles-mêmes participé à la construction et au développement de Port Joinville : « le secteur pêche a bien plus participé à la vie portuaire que l’éolien, notamment dans la construction du port, avec les finances personnelles des pêcheurs. On peut remercier nos anciens pour cela. »

L’éolien ne doit pas prendre davantage de place

Cette histoire explique aussi sa méfiance vis-à-vis de l’arrivée de nouvelles activités dans un port qu’il juge contraint. Le patron-pêcheur ne cache pas ses réserves concernant la base de maintenance du parc éolien en mer des îles d’Yeu et de Noirmoutier : « je n’ai jamais été un grand fan de l’éolien. Il occupe beaucoup de place. » Il estime que le port ne peut plus se permettre de consacrer davantage de quais à cette activité : « je pense qu’il ne faut pas lui laisser une grande porte ouverte, car le port n’est pas extensible. On ne peut pas se permettre de leur laisser plus de quai. » Il évoque également les rotations des navires de maintenance et leurs conséquences sur l’organisation générale du port, notamment sur les flux de passagers.

« Des investissements lourds sont à venir »

Pour Adrien Delavaud, le futur gestionnaire devra surtout composer avec un besoin important de remise à niveau des infrastructures. Il évoque notamment des quais qui « s’affaissent » et considère que les investissements à venir dépasseront largement les capacités financières de la commune : « il y a des investissements lourds à venir, le Département devra les assumer avec la CCI. » La question climatique entre également dans son raisonnement. La montée du niveau marin et l’évolution des conditions auxquelles seront soumises les infrastructures portuaires doivent, selon lui, être intégrées aux futurs investissements. Il prend également l’exemple du dragage. Les pratiques ont changé et les opérations peuvent désormais entraîner des coûts supplémentaires liés au traitement et à l’évacuation des sédiments : « autrefois on le faisait et on rejetait la boue plus loin. Désormais il faut payer un supplément pour les envoyer ailleurs. » Même si Port Joinville nécessite relativement peu de dragage, il estime que ces contraintes environnementales nouvelles pèseront progressivement sur l’économie portuaire.

« La commune ne peut pas investir financièrement à hauteur des futurs aménagements »

Sur le choix du futur gestionnaire, Adrien Delavaud se montre prudent. Il considère que la commune doit devenir un acteur à part entière, mais ne pense pas qu’elle puisse assumer seule la gestion du port : « il y a aujourd’hui trop d’enjeux autour de cette question pour que la mairie à elle seule puisse s’emparer de la gestion. D’autant plus que je ne pense pas qu’aujourd’hui la commune puisse investir financièrement à hauteur des futurs aménagements à prévoir. » Pour autant, la municipalité ne doit plus, selon lui, être seulement consultée : « c’est important, elle a été trop en retrait dans les prises de décisions. » Il défend donc une gouvernance associant plusieurs acteurs. À ses yeux, la société portuaire locale (ou SPL) présente justement cet avantage : « on garde une place à la CCI car elle a l’habitude de gérer les ports, une place pour la commune, comme ça elle pourrait refuser des choses qu’elle estimerait ne pas aller dans le sens de l’intérêt général et une place pour le Département, qui finance les projets. » Pour le patron-pêcheur, cette répartition des rôles permettrait de conserver les compétences existantes tout en donnant davantage de poids au territoire : « pour moi, c’est le modèle le plus fiable pour l’avenir de nos ports. Nous ne devons pas perdre nos acquis. »

La crainte d’un gestionnaire privé

Adrien Delavaud se montre également réservé face à l’hypothèse d’un opérateur privé : « si ça tombe dans les mains d’un privé, ça risque de devenir compliqué pour les pêcheurs, mais aussi les plaisanciers car les places risquent de coûter beaucoup plus cher. » Pour lui, la présence historique de la CCI constitue donc un élément à préserver : « ça fait 50 ans que la CCI gère le port, ils investissent. Je pense qu’elle doit rester pleinement actrice dans la gestion des ports de l’île. » Il ne s’agit toutefois pas de reconduire exactement le système actuel. La commune doit, selon lui, prendre davantage part aux décisions, notamment lorsqu’elles touchent à l’intérêt général. Mais elle ne doit pas pour autant décider seule : « la mairie ne peut pas prendre de décision sans avoir consulté tous les acteurs locaux. »

Une pêche qui veut croire en l’avenir

Sur l’organisation actuelle de la filière pêche, Adrien Delavaud se montre finalement plutôt optimiste. L’attribution du marché de transport des produits de la pêche à Seaway devrait, selon lui, permettre de résoudre prochainement les difficultés d’acheminement vers la criée des Sables-d’Olonne : « d’ici décembre, notre problématique d’acheminement sera résolue. » Quant au retour d’une criée à l’île d’Yeu, il est plutôt circonspect : « je pense que réimplanter une criée à l’île d’Yeu serait compliqué à l’heure actuelle. » La filière devra donc continuer à s’adapter : « les marins pêcheurs ont toujours su le faire. » Une formule qui pourrait bien résumer sa vision du futur port : évoluer, mais sans renoncer aux activités historiques de l’île et sans laisser une activité prendre le dessus sur toutes les autres.

« Tout est une question d’échelle »

Pour Adrien Delavaud, le futur de Port Joinville ne peut donc pas être pensé uniquement sous l’angle de la rentabilité ou du développement. Le port doit continuer à accueillir les différentes activités qui font vivre l’île, mais dans un espace qui, lui, ne peut pas s’étendre indéfiniment. Trouver le bon équilibre entre le fret et la plaisance, les passagers et les autres usages, les activités historiques et les nouvelles activités, le développement économique et les contraintes environnementales. Et surtout, entre autonomie communale et capacité financière. Son souhait pour les prochaines décennies : « que le port reste à échelle humaine ». Un port capable d’évoluer, d’investir et de répondre aux besoins de l’île, mais sans perdre ce qui fait son histoire, car pour Adrien Delavaud, la réussite de la future organisation se mesurera autant par sa capacité à accompagner les transformations du territoire, qu’à celle de ne pas perdre les acquis construits par plusieurs générations d’islais…

Propos recueillis par VL

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