Sixième volet de notre série consacrée aux conséquences de la canicule sur les professionnels de l’île d’Yeu.
Dans ses pâtures, Pierre Sagot observe son troupeau avec attention. Depuis plusieurs semaines, la chaleur a modifié le comportement de ses moutons. Pour l’éleveur, il ne fait aucun doute : les animaux subissent eux aussi les conséquences de la canicule : « les animaux souffrent, comme les humains. Ils ont une forte perte d’appétit et perdent du poids. Heureusement, ils disposent de zones ombragées et plus fraîches où ils passent la plus grande partie de la journée. » Lorsque les températures grimpent, le troupeau ralentit naturellement son activité : « ils se regroupent pour lutter contre la chaleur. Ils attendent le matin et le soir pour recommencer à manger. En pleine journée, les moutons chôment. » En revanche, leur consommation d’eau augmente fortement : « en temps normal, l’eau contenue dans l’herbe peut presque leur suffire. Aujourd’hui, ils boivent beaucoup plus pour supporter la chaleur. »
Des prairies déjà comme à la fin de l’été
La sécheresse est visible partout : « les prairies sont déjà dans l’état où elles se trouvent habituellement au 31 août. » L’herbe a disparu bien plus tôt que prévu : « il n’y en a plus. » Conséquence directe : le fourrage a dû être distribué avec un mois et demi d’avance : « nous avions constitué un peu de stock, ce qui nous permet de tenir pour le moment. Mais si ces épisodes se répètent, nous pouvons craindre des pénuries de foin dans les années à venir. »

Une race rustique, mais pas invincible
Les moutons élevés par Pierre Sagot possèdent un avantage : « c’est une race rustique qui valorise très bien les végétations ligneuses. Ils ne se nourrissent pas seulement d’herbe, mais aussi des feuilles basses des arbres et des arbustes. » Une pratique fait aujourd’hui partie intégrante de son élevage : le bois fourrage : « pendant les périodes de sécheresse, nous utilisons les branches basses des arbres pour nourrir le troupeau. » Une adaptation qui témoigne d’un mode d’élevage pensé depuis longtemps pour faire face aux aléas climatiques : « nous travaillons depuis le départ sur la résilience de notre exploitation, aussi bien pour faire face au changement climatique que pour réduire notre impact carbone. »
L’eau, une vigilance quotidienne
Depuis le début de la canicule, le rythme de travail s’est considérablement allongé : « je démarre la journée à 6 heures du matin et je termine vers 23 heures. » Chaque jour, il faut contrôler les trois lots de moutons répartis sur différentes prairies : « je vérifie que l’eau est disponible en quantité suffisante et qu’elle reste propre. » Face à la hausse de la consommation, les installations deviennent insuffisantes : « j’ai commandé des abreuvoirs plus volumineux pour que plusieurs animaux puissent boire en même temps. Ceux que j’avais ne suffisent plus. »

« Aujourd’hui, la question est : comment l’été va-t-il se dérouler ? »
Pour Pierre Sagot, les premiers signaux d’alerte sont apparus bien avant la canicule : « dès le mois de mai, nous étions inquiets de l’absence de pluie. Le premier épisode de chaleur de mi-juin a rapidement fait sécher l’herbe. Aujourd’hui, la question est surtout de savoir comment l’été va se dérouler. » Il ne pense pas que ces épisodes deviendront systématiquement annuels dans l’immédiat : « mais dans les quinze prochaines années, nous craignons que cela devienne la norme. » Pourtant, ce ne sont pas ses moutons qui l’inquiètent le plus : « ce qui m’inquiète, c’est qu’avec un monde à +5 °C, les arbres auront disparu. Et dans un désert, les animaux disparaîtront eux aussi. »
Choisir une autre voie
Le regard de l’éleveur dépasse largement les limites de son exploitation. Pour lui, la canicule est le symptôme d’un changement bien plus profond : « j’ai le sentiment que notre société ne prend pas encore la mesure des choix qu’il faudra faire pour limiter ce réchauffement. On nous a longtemps fait croire qu’il n’existait qu’une seule voie : celle de la croissance, de la consommation toujours plus importante, des loisirs, des voyages, d’une énergie bon marché. Aujourd’hui, nous avons sous les yeux les conséquences de cette fuite en avant. » Et son message s’adresse autant aux consommateurs qu’aux décideurs : « nous avons encore le choix. Choisissons une autre voie, celle d’une sobriété heureuse. » Sur son exploitation, cette réflexion se traduit déjà par des décisions concrètes : « une des solutions sera peut-être de réduire le nombre de moutons afin que ceux qui restent puissent continuer à vivre dans de bonnes conditions. »
À travers son troupeau, Pierre Sagot pose finalement une question qui résonne bien au-delà des clôtures de ses pâtures : dans un climat qui se réchauffe, comment préserver le vivant sans renoncer à l’essentiel ?
Propos recueillis par Valentine Lanave
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