« Les chevaux ont arrêté de manger pour supporter la chaleur »

© Valentine Lanave

Quatrième volet de notre série consacrée aux conséquences de la canicule sur les professionnels de l’île.

Sur l’île d’Yeu, Laurette Légac connaît chaque parcelle, chaque chemin et chaque comportement de ses chevaux. À la tête d’une pension équine qu’elle a créée en 2015, elle veille aujourd’hui sur plusieurs dizaines d’animaux. Sa passion pour les chevaux remonte à l’enfance : « j’ai grandi à Saint-Jean-de-Boiseau et j’avais un voisin qui avait des chevaux. J’ai commencé ma vie active dès 14 ans, avec un stage de deux ans aux écuries du Clos à Bouguenais, puis je suis partie chez un cavalier qui faisait du concours international. » À 17 ans, elle rejoint ensuite les Lions d’Angers, dans une écurie d’entraînement et de pré-entraînement de chevaux de course : « on montait uniquement des poulains de course. Tous les dimanches, on allait sur les champs de course comme je vivais chez mon patron. J’adore la vitesse, j’adore galoper, je voulais être jockey. J’avais la bonne taille ! » Un problème de contrat l’empêchera finalement de poursuivre cette voie : « mon patron n’a pas été honnête, il ne voulait pas me payer en tant qu’apprentie. Je devais partir soit à Paris dans une école de jockey, soit à Laval, mais je n’ai pas trouvé de maître de stage digne de ce nom. » Elle bifurque alors vers un CAP vente avant de rejoindre l’île d’Yeu, deux ans plus tard. Avec elle, un compagnon de longue date : Icard, son cheval qu’elle possède depuis l’âge de 16 ans.

Une gestion permanente des pâtures

À son arrivée sur l’île, un groupe de passionnés se forme progressivement autour des chevaux. Un réseau de particuliers qui finit par s’essouffler au fil des années et des disparitions des chevaux. C’est ce qui pousse Laurette à créer une pension professionnelle : « c’est un métier passion. C’est très énergivore en temps, on ne deviendra jamais riche avec ça. » Seule aux commandes, elle gère chaque aspect de l’activité : les clôtures, le fourrage, les compléments alimentaires, les déplacements de matériel d’une parcelle à l’autre ou encore l’organisation des soins. Sur l’île, elle travaille en lien avec une communauté de cavaliers : « quand on fait venir le dentiste, l’ostéopathe ou le maréchal-ferrant, on s’organise avec les propriétaires des chevaux sur l’île. Je fais d’ailleurs la tournée avec le dentiste. »

La pension repose sur un équilibre très précis entre les chevaux et les terrains disponibles. Laurette utilise l’équivalent d’une dizaine d’hectares de pâturages répartis sur plusieurs parcelles, dont certaines louées depuis vingt-cinq ans auprès de Gérard Château, tandis que d’autres lui sont prêtées aux Vieilles et au Caillou Blanc : « l’idéal, quand ils sont à l’herbe, c’est environ 100 m² par jour et par cheval. J’essaie donc de faire en sorte qu’ils aient au minimum 700 m² chacun, parfois 1000 ou 1500 m². » Les chevaux changent régulièrement de parcelle : « ils sont déplacés toutes les semaines ou tous les quinze jours pour aller d’un pré à l’autre. Parfois les terrains sont trop petits, parfois l’herbe n’est plus suffisante, comme cette année avec la canicule. » Car la météo impose désormais des décisions de dernière minute : « avant, je pouvais prévoir mon planning de pâturage longtemps à l’avance. Aujourd’hui, je dois faire le tour des prés pour savoir où ils iront la semaine suivante. Il faut regarder l’état des terrains, prévoir les clôtures, les travaux, l’organisation avec les propriétaires. » L’hiver dernier, les fortes pluies avaient également perturbé cette organisation : « quand les terrains sont inondés, on doit retarder les déplacements. » Même la mise à l’herbe doit désormais être ajustée : « avant, je passais les chevaux à l’herbe du 15 mars jusqu’à mi-août. Cette année, on les a mis le 29 mars parce que l’herbe poussait trop et était trop riche. Il faut faire attention lors de la transition entre le foin et l’herbe : les chevaux ont des intestins fragiles et les coliques peuvent être mortelles. »

© Valentine Lanave

« Je n’avais jamais vécu une telle situation »

Cette année, la difficulté est venue d’un autre extrême : la chaleur : « je n’avais jamais vécu une telle situation. » Certains pensionnaires ont beaucoup transpiré, perdant des minéraux et se déshydratant : « j’ai dû mettre des pierres à sel à disposition, les doucher pour éviter une hyperthermie et ajouter de l’eau fraîche dans leur ration. Certains ont maigri. » Les chevaux ont modifié leur comportement : « ils arrêtent de manger en journée pour économiser leur énergie et mangent davantage entre le soir et le matin. » Plus surprenant encore, beaucoup ont préféré rester en plein soleil plutôt que de rejoindre les zones ombragées : « ils recherchent les courants d’air pour faire baisser leur température corporelle, alors qu’ils avaient des abris naturels à l’ombre. » Même son cheval âgé de 30 ans, pourtant résistant à la chaleur, a perdu du poids : « les poneys ont mieux supporté. Ils sont plus rustiques que les chevaux. »

Les conséquences sont aussi visibles dans les prairies : « cette année, l’herbe est montée en épiaison avec un mois d’avance. Elle avait très peu de feuilles et a jauni en vingt-quatre heures. C’était une herbe digne d’un mois d’août. » La durée de pâturage a fortement diminué : « sur certains prés, ils n’ont pâturé qu’une semaine au lieu de deux ou trois. J’estime la perte de temps de pâturage à 50 %. » Pour préserver les dernières ressources disponibles, Laurette a choisi de déplacer certains chevaux vers le Marais Salé, à proximité de la plage : « cela me permet aussi de pouvoir les emmener se baigner pour les rafraîchir. » Mais le recours au foin arrivera plus tôt que prévu. Cette année, son fournisseur n’a pas pu lui fournir les 33 tonnes nécessaires pour nourrir chevaux et poneys sur une année complète : « cet hiver, je vais devoir faire attention au gaspillage. Je vais construire des palox et utiliser des filets pour ralentir la consommation. »

L’eau et la surveillance au cœur du quotidien

La consommation d’eau a explosé : « habituellement, au printemps, je remplis la tonne à eau une fois par semaine lorsque l’herbe est verte. Là, c’est tous les deux jours. » Pendant les trois jours les plus chauds : « c’était une citerne de 600 litres par jour, plus 160 litres en bidons. » Pour l’instant, elle peut compter sur un puits disponible toute l’année ainsi que sur une réserve enterrée de récupération d’eau de pluie de 22 m³. Elle a également renforcé sa surveillance avec une caméra connectée à son téléphone : « cela me permet d’intervenir rapidement en cas de problème, comme un coup de sang lié à la chaleur. » Les périodes les plus sensibles restent celles où le thermomètre atteint son maximum : « entre 13 heures et 18 heures, je suis beaucoup plus vigilante. » Comme pour les agriculteurs, les horaires de travail ont été adaptés : « je commence plus tôt le matin et je reprends vers 17 heures jusqu’à 21 heures, voire 22 heures. Sinon ce n’est pas tenable. »

© Valentine Lanave

« On ne peut plus gérer comme avant »

Depuis cinq ou six ans, Laurette adapte progressivement ses pratiques aux nouvelles conditions climatiques. Elle conserve notamment les haies naturelles et laisse certaines espèces se développer. Aubépines, saules, prunelliers, ronces, ajoncs ou orties apportent ombre et ressources alimentaires complémentaires aux chevaux : « mes chèvres entretiennent ces haies. Les chevaux consomment certaines plantes lorsqu’ils en ressentent le besoin. » Mais l’inquiétude principale reste l’avenir : « le manque d’eau, les sécheresses plus longues, les risques d’inondations… Le dérèglement climatique se ressent depuis longtemps, mais aujourd’hui c’est beaucoup plus flagrant. » Désormais, les saisons ne suivent plus les repères d’autrefois : « on passe d’un froid pluvieux à une très forte chaleur en très peu de temps. Les chevaux peuvent en souffrir. L’hiver, ils sont couverts si besoin, mais quand on perd quinze degrés en une journée en plein mois d’août, ils peuvent avoir froid et tomber malades. » Dans son van, les couvertures restent toujours à portée de main, car derrière chaque déplacement de chevaux, chaque changement de parcelle et chaque décision quotidienne, il faut désormais composer avec un climat devenu imprévisible; et pour Laurette Légac, cela signifie une chose : continuer à s’adapter, sans jamais perdre de vue ce qui l’a guidée depuis l’enfance… La passion des chevaux.

Propos recueillis par Valentine Lanave

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recoussine
09/07/2026 5:54 pm

Passionnant, merci, je passe souvent devant chez elle et je n’avais aucune notion de son aventure entrepreneuriale .

Prénom
j louis