Mamie Quiquine, une enfance fauchée par la guerre

Jacqueline Bretet, survivante des bombardements du 16 septembre 1943. Crédit photo : Valentine Lanave, mai 2026.

À 85 ans, « mamie Quiquine » semble traverser la vie avec une étonnante légèreté. Rien, au premier abord, ne laisse deviner le poids des souvenirs qu’elle porte depuis l’enfance. Et pourtant. Derrière cette joie discrète affleure toujours la mémoire du 16 septembre 1943. Voici le témoignage de Jacqueline Bretet, miraculée des bombardements de Nantes :


Pour comprendre ce drame, il faut d’abord le replacer dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale. Après la signature de l’armistice par la France en 1940, le Royaume-Uni se retrouve seul face à l’Allemagne nazie. Londres engage alors une vaste campagne de bombardements destinée à affaiblir l’appareil militaire et industriel allemand. Le conflit change d’échelle après l’attaque de Pearl Harbor. Les États-Unis entrent en guerre et installent d’importantes bases aériennes en Angleterre. Dès août 1942, l’aviation américaine mène à son tour des offensives aériennes contre les territoires contrôlés par l’Allemagne. La stratégie américaine repose alors sur le bombardement dit « stratégique » : de puissants bombardiers quadrimoteurs, lourdement armés, doivent pouvoir atteindre leurs objectifs en plein jour tout en se défendant contre les chasseurs ennemis. Les appareils volent à haute altitude pour limiter les risques face à la défense antiaérienne et utilisent un système de visée réputé très précis, le viseur Norden.


En janvier 1943, Winston Churchill et Franklin D. Roosevelt décident d’intensifier encore cette stratégie avec une campagne de bombardements menée « round the clock », jour et nuit, contre l’Allemagne et les infrastructures utilisées par l’occupant nazi en Europe. Après avoir frappé des cibles proches, les bombardiers américains s’aventurent progressivement plus loin en territoire ennemi. Mais les pertes deviennent considérables. En août 1943, l’aviation américaine perd ainsi soixante bombardiers en une seule journée. Les états-majors comprennent alors que, sans escorte de chasseurs, ces appareils restent extrêmement vulnérables. Dans l’attente de la mise en service de chasseurs capables d’escorter les bombardiers sur de longues distances, les Américains privilégient alors des opérations plus courtes et moins risquées. C’est dans ce contexte que le bombardement de Nantes est décidé. Des résistants locaux avaient signalé aux Alliés la présence, dans le port nantais, d’un navire transportant du matériel essentiel aux sous-marins allemands.

De gauche à droite : Jean Taraud, son cousin, Agnès Colas, sa maman, Michel Droillard, son cousin, Eliane, sa soeur, Jacqueline, Maurice, son frère, Gustave Colas, son grand-père, Elise Colas, sa grand-mère, Roger, son frère, Auguste Colas, son papa. Rue du Secret à l’île d’Yeu, été 1943.


Le 16 septembre 1943, une centaine de « forteresses volantes » de la 8e Air Force américaine décollent du sud de l’Angleterre. Plusieurs appareils doivent cependant faire demi-tour en raison de problèmes techniques. Chaque bombardier, composé d’un équipage de dix hommes, emporte douze bombes de 250 kilos. Leur objectif est de frapper le port de Nantes ainsi que l’aérodrome de Château-Bougon, alors occupé par les forces allemandes. Mais le port se situe au cœur même de la ville, rendant pratiquement impossible toute attaque sans conséquences dramatiques pour les quartiers d’habitation.


« Nous étions tous dispersés quand les bombes sont tombées »


Jacqueline Bretet est la plus jeune d’une famille de cinq enfants. Son père, Auguste Colas, originaire de l’île d’Yeu, avait quitté très jeune son île natale pour trouver du travail à Nantes comme menuisier ébéniste chez M. Loison, rue du Bocage. La famille habite alors au 6 rue Dobrée. Ce 16 septembre, le père, la mère et les enfants se trouvent à un endroit différent lorsque les bombardements commencent. Ce sont 147 bombardiers américains de type Boeing B-17 Flying Fortress qui survolent la ville. En trois vagues successives, près de 1 500 bombes sont larguées. L’alerte est tardive : « tout le monde était occupé à ses affaires. Les enfants allaient au manège, les gens faisaient leurs courses », raconte l’octogénaire. Sa mère s’absente quelques minutes pour poster une lettre. Jacqueline dort dans son lit. Dans la cour de l’immeuble, sa sœur Éliane, âgée de cinq ans, joue encore lorsque les sirènes retentissent : « elle est montée en criant pour qu’on se cache. Elle a essayé de me sortir du lit, mais elle n’y arrivait pas. Alors elle est partie. » Puis Jacqueline se met à pleurer : « elle a entendu. Elle est revenue me chercher. »

Jacqueline avec sa grande sœur Eliane.


Une erreur d’ordre technique va aggraver la catastrophe : « le bombardier du groupe de tête fait une fausse manœuvre. Le responsable du viseur Norden était un novice », peut-on lire sur une coupure de presse d’époque. Ainsi, les premières bombes tombent loin de la cible prévue, notamment aux abords du boulevard des Anglais. Avant ce 16 septembre, la guerre s’était déjà installée dans le quotidien des habitants. Les alertes retentissaient presque toujours la nuit : « une fois, ma mère m’a récupérée du lit en m’enveloppant dans une couverture », se souvient Jacqueline. Comme beaucoup d’enfants de l’époque, elle grandit avec les sirènes et la peur diffuse des bombardements à venir. Un autre souvenir l’a profondément marquée : « un jour, des gens sont venus nous distribuer des masques à gaz. J’ai pris peur en voyant mes parents les porter. J’ai refusé de mettre le mien. »


Le 16 septembre 1943, les bombardements ont lieu en pleine journée. Le lendemain du drame, le père de Jacqueline prend la plume au milieu des ruines pour raconter l’horreur des bombardements : « c’est dans un fatras de décombres que je vous écris. Mais je vous rassure tout de suite en vous disant que nous sommes tous vivants et c’est un véritable miracle. » Au fil des lignes, l’émotion transparaît : « excusez-moi si je vous écris par phrases hachées car je suis un peu émotionné en vous écrivant. » Il raconte la bombe tombée sur l’atelier voisin du sculpteur sourd-muet M. Crouan, tué sur le coup. Puis, il décrit avec précision ce que Jacqueline évoque encore aujourd’hui. A savoir, le courage d’Éliane : « la pauvre petite a eu la présence d’esprit très rare pour son âge en montant à la maison. Elle a pris sa sœur de son lit et toutes deux s’étaient réfugiées à l’intérieur de notre garde-robes dont les deux côtés ont été arrachés. »


Quelques secondes après avoir trouvé refuge dans cette armoire, l’explosion pulvérise l’immeuble : « il y avait de la poussière, des gravats… Les pavés de la cour étaient dans mon lit. Je n’avais pas encore trois ans, mais je me souviens de tout. » Dans l’immeuble des Colas, une bombe de 250 kilos éventre la cour intérieure : « le trou faisait bien 5 mètres de profondeur et 10 mètres de diamètre ». Quand Jacqueline et Éliane sortent enfin de leur cachette, l’escalier a disparu. Leur mère, revenue au milieu des bombardements, tente désespérément de les retrouver, sans entendre leurs voix. Les deux petites filles seront finalement découvertes, hébétées, parmi les décombres : « c’est notre voisin sculpteur Robert Chiffoleau, de retour de chez un client, qui monte dans les gravats, notre mère ne sachant pas si nous étions toujours en vie. Eliane était derrière le lit de nos parents et moi, j’étais sous une table, à ramasser la vaisselle cassée. Mes parents ont à leur tour réussi à nous rejoindre. Ma tête, mes mains et mes jambes saignaient ».


La lettre adressée aux parents d’Auguste montre que même au milieu du chaos, le père de famille garde la tête froide : « sans toutes ces circonstances miraculeuses, vous auriez, et moi aussi, à déplorer cinq victimes. » En effet, ce jour-là, Auguste se trouvait chez son patron et devait aller chez une cliente, mais le rendez-vous fut annulé au dernier moment : « cette cliente a reçu une bombe et a été tuée », me précise Jacqueline. Sa sœur aînée, Simone, 18 ans, était au travail, rue de la Brasserie : « elle a pu se réfugier sous le tunnel de chemin de fer ». Son frère Maurice, 16 ans, était à aider aux vendanges chez une tante au 60 boulevard des Belges : « mon autre frère, Roger, âgé de 13 ans, était parti porter une caisse au commissionnaire pour le ravitaillement de nourriture, quai de la Fosse. Il s’est mis dans un abri du quai. Un Allemand s’était assis sur sa caisse, il a eu très peur».


Cette lettre raconte aussi le désarroi des survivants, l’impossibilité de savoir où aller, comment continuer : « notre maison est debout mais l’intérieur est tout sans dessus dessous. » Et puis cette phrase, aussi simple que terrible : « je crois qu’il y a environ 500 morts et 1200 blessés. C’est atroce. » Ce bombardement aura duré moins d’une demie-heure. Mais il dévaste la ville. Les quartiers proches du port sont particulièrement touchés. Au total, les bombardements des 16 et 23 septembre 1943 provoquent la mort de 1 463 personnes et font environ 2 500 blessés à Nantes. Près de 25 000 habitants se retrouvent sinistrés.

Photo du bombardement de 1943, immeubles de la rue Mazagran, non loin de la Poste. Fonds des archives départementales de Loire Atlantique.


Un témoignage recueilli après le raid illustre le décalage tragique entre la stratégie militaire et la réalité vécue par les civils. Un résistant ayant porté secours à un aviateur allié parachuté après le bombardement raconte lui avoir décrit les destructions et les victimes nantaises. L’aviateur américain lui aurait répondu sans émotion apparente qu’il n’avait fait que remplir sa mission, car avant le décollage, les équipages avaient été assurés que la population nantaise, prévenue par des tracts largués au préalable, aurait évacué la ville. Ces bombardements alliés, menés au nom de la libération, ont laissé dans de nombreuses villes françaises une mémoire douloureuse et ambivalente. Celle d’une violence venue aussi du ciel ami.

Grandir parmi les ruines


Comme des milliers de familles nantaises, les Colas doivent fuir : « je me revois partir du 6 rue Dobrée dans une poussette, avec cette malle en bois sur mes jambes. Je découvre maisons écroulées, ou en feu, nuage de poussière. Les gens étaient dans les rues, parfois ensanglantés, cherchant dans les décombres… certains à terre… » Commence alors une longue période faite d’exils, de logements de fortune et de séparations familiales : « c’est le patron de mon père, Ludovic Loison, qui nous loge pendant quelques jours, rue du Bocage, dans l’attente que la ville de Nantes nous déménage en camion jusqu’à Chavagnes-en-Paillers, le village d’origine de ma mère », raconte Jacqueline Bretet. Comme des milliers de sinistrés, la famille doit repartir de presque rien. Pendant près de deux ans, les réfugiés de guerre sont installés sous un préau rudimentaire : « il y avait une porte, une fenêtre, des panneaux de bois au sol, un tuyau pour faire la cuisine. Pas d’eau, pas d’électricité. Les toilettes étaient communes avec l’école. Ma mère avait suspendu un grand rideau pour séparer la chambre de la cuisine. » Au froid s’ajoute la faim : « pendant toute cette guerre, nous manquions de nourriture. »


Même loin de Nantes, la guerre continue de les rattraper. En 1944, une bombe larguée par un avion canadien tombe dans la cour de l’école : « nous nous sommes retrouvés couverts de poussière. » Dans l’attente d’un logement à Saint-Herblain, la famille Colas revient ensuite à Nantes, au 5 rue Voltaire, chez Georges Lebas et son épouse, « une dame aveugle », qui acceptent de les héberger le temps de la construction de la cité de la Crémetterie : « c’était un client du patron de mon père. Nous étions tous installés dans une grande pièce qui servait de chambre à toute la famille, de mars 1945 à novembre 1949. » Mais ce n’est que plus de six ans après les bombardements que les Colas emménagent finalement dans les baraquements de Saint-Herblain : « on y a vécu neuf ans, sans chauffage. Il faisait parfois moins cinq degrés. L’hiver, il y avait souvent de la glace sur les vitres. Ma mère pleurait souvent. » La même période est marquée par un autre drame. La mort de son père, emporté par un cancer des poumons : « j’avais 15 ans. » Peu après, sa mère Agnès trouve un emploi qui permet peu à peu à la famille de retrouver une certaine stabilité : « l’entreprise Calas nous a sauvé la vie. Nous avons déménagé à Nantes en 1958, au 24 rue Kervégan. » Quelques années plus tard, Jacqueline rencontre Henri pendant des vacances avant de partir le rejoindre sur l’île d’Yeu, en 1962. Chez elle, les souvenirs de guerre ne se sont jamais totalement effacés. Comme beaucoup d’enfants de la guerre, elle a grandi avec des images impossibles à oublier : les explosions, les immeubles éventrés, les cris, la fuite…

Mariage d’Eliane Colas et Jean Paul Babin en 1961. Monsieur Calas fixe l’objectif. Haute Goulaine en Loire Atlantique. Collection particulière Jacqueline Bretet.
Georges Lebas et son épouse au mariage de Jacqueline, juin 1962.


Avec le temps pourtant, Jacqueline trouvera un refuge dans la musique. Le tuba, le chant et la pratique artistique deviennent peu à peu une manière de réparer ce que les mots ne suffisent pas toujours à exprimer. Aujourd’hui, Jacqueline Bretet raconte pour transmettre. Pour rappeler ce que la guerre inflige d’abord aux civils. Mais surtout pour rendre hommage à sa sœur Éliane : « je veux que les gens sachent qu’une enfant de cinq ans peut faire des choses extraordinaires. Ma sœur a sauvé sa vie. Et elle a sauvé la mienne. » À travers sa parole et à travers les écrits conservés de son père, c’est toute une mémoire de la guerre qui ressurgit. Une mémoire où le 8 mai 1945 ne représente pas seulement une victoire militaire, mais la fin attendue du bruit des sirènes et du vacarme des bombes…

Propos recueillis par Valentine Lanave

Views: 449

5 3 votes
Évaluation de l'article
4 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Turbé
08/05/2026 8:32 pm

Une famille formidable au grand cœur

Prénom
Dominique
Turbé
09/05/2026 7:56 am

Très instructif, j’ai rencontré il y quelques années une dame qui avait vécu cette tragédie à Nantes également

Prénom
Maryse
Turbé
09/05/2026 7:58 am

J’ai connu dans mon enfance la famille Bretet qui habitait rue de la Tourette

Prénom
Maryse
Brochard
14/05/2026 12:20 am

Bravo pour ton article très touchant Valentine. Tu nous transmet l’histoire de Jacqueline avec discrétion, pudeur et finesse, loin des gros sabots et de l’insistance malsaine des grands médias.

Prénom
Xavier