Sous l’arbre à palabres

Dessin de Florence d'Aboville

— Pluche, l’ours des enfants, cherche un arbre à palabres où réunir les sympathisants de la liste Plume Poil Pluche qui se présente aux élections municipales. Je lui ai proposé le grand chêne vert du jardin, m’annonce Leopol le Poulisson à une heure bien matinale.

J’ai entendu de loin la joyeuse bande des peluches. Ragaillardies par l’air de la côte noroît, elles enchaînaient à tue-tête des chants de marins. Pluche agitait ses grosses pattes pour donner la cadence à ses frères et sœurs à câlins. Je les ai vues entrer dans le jardin en pleine effervescence, ravies de leur escapade, leur toison imprégnée de la saveur salée de l’océan et le regard encore ébloui par les déferlantes ourlées de blanc : le bernard l’hermite accroché au collier du fox-terrier, la tortue et l’escargot calés au creux du cou des singes, la pingouin à croupetons sur l’âne et la souris lovée dans l’oreille d’un lapin… Déjà installé sous le grand chêne, le petit peuple des Broches au complet les a accueillies en poussant des hourras. Autour du poulisson se pressaient ses parents — la poule Placebo et Nelson le hérisson —, le coq et ses belles – la grise, la rouquine et Carmen — les grenouilles de mon bassin, le coucou et la chouette effraie, les hirondelles, les merles, le rouge-gorge, les pigeons, les mésanges, les corneilles, les lapins… Elvis, le petit chien à poil dur qui habite tout près en boitillant les a rejoints. Dans un accès de bonne humeur, le rat du fond de mon jardin, curieux de suivre l’actualité, s’est approché.

Tout à leur frénésie affairiste, les taupes trumpistes ont préféré quant à elles rester dans leur coin à jouer aux cow-boys, avides de siphonner sans vergogne les terres nourricières du voisin et de faire prospérer ce « monde en errance, marqué par l’agonie discrète de toute élégance »*.

Sous les bras du grand chêne, le calme se fait peu à peu, ponctué par le rire des mouettes qui du ciel immortalisent l’événement en photographiant en rase-motte les participants. La ramure généreuse dépose sur l’assemblée une bruine de paix où flotte le parfum des fleurs d’ajoncs aux échos vahinés. Un frisson parcourt les épidermes. Sous la protection de la grande famille sans patte ni aile du monde végétal, plumes, poils et peluches à touche-touche se sentent traités d’égal à égal. Dans un élan de fraternité, leurs pensées se tournent vers les légumes du potager, les champignons et les fleurs des jours ensoleillés. Ils invitent aussi la microflore et les micro-bestioles du sol à les rejoindre, de même que les lichens, les mousses et les rochers. Du moindre vermisseau jusqu’aux mammifères géants de l’océan, chaque souffle de vie est convié à entrer dans la danse.

— La lune et les étoiles sont nos sœurs aussi, vocalise la chauve-souris.

Dans ce débordement d’enthousiasme microcosmique jaillit un cri collectif : Qu’est-ce qu’on est bien ensemble !

— La vie est belle, murmure le chat à peine tiré de son sommeil.

* Serguei

Monik Malissard

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