À midi, la pierre n’est plus seulement une matière à travailler. Elle renvoie la chaleur, brûle les mains, alourdit les gestes. Avec un peu d’ombre pour alliée, Amandine Perrard poursuit son chantier. Tailleur de pierres installée sur l’île d’Yeu depuis trois ans, elle travaille seule, dehors, au contact de la nature. Et quand la canicule s’installe, il faut continuer. Un peu moins vite. Mais continuer.
Amandine Perrard a été formée à la taille de pierre dans la formation compagnonnique, à Nantes. Elle y apprend la restauration des églises, des châteaux et des maisons particulières en calcaire. Un univers de vieilles pierres, de monuments et de savoir-faire qu’elle emporte ensuite avec elle. Sur le continent, elle accumule les expériences et, surtout, une « richesse d’échanges », nourrie par la diversité des lieux et des monuments rencontrés. Aujourd’hui, elle exerce à son compte pour la troisième fois. Elle n’avait pourtant pas forcément imaginé devenir entrepreneuse sur une île. Elle était arrivée à l’île d’Yeu pour des raisons personnelles. Puis elle a observé: « j’ai vu le besoin », raconte-t-elle simplement. Alors elle s’est lancée. L’accueil a été « plutôt excellent ». Trois ans plus tard, elle a trouvé sa place dans le paysage artisanal de l’île. Une place un peu à part, aussi, parce qu’elle est femme dans un métier encore très masculin. Sa présence surprend parfois. Mais cette rareté, dit-elle, impose aussi « un certain respect ». Les clients sont, dans l’ensemble, bienveillants. Du côté des autres artisans, l’accueil est plus contrasté : certains l’encouragent, d’autres la critiquent. Amandine a choisi de ne pas trop s’en soucier : « on ne peut pas plaire à tout le monde, donc, autant rester soi-même. » Ce qui lui plaît dans son métier tient en trois mots : c’est manuel, utile et durable. Elle aime travailler seule, dans de beaux endroits, dehors, dans la nature. Elle aime aussi cette idée de fabriquer quelque chose qui restera après elle. La pierre garde la trace du geste, et l’ouvrage peut traverser les années. Sur une île, pourtant, même la pierre impose ses contraintes. Mais la spécialiste de la pierre insiste sur « la grande solidarité » de l’île d’Yeu, qui compense les désagréments du métier.
« Je me traîne »
Par ce temps de canicule, certains équipements de protection deviennent difficiles, voire impossibles à supporter : « le masque serait du suicide par ce temps », lance-t-elle. De cette chaleur, les matériaux l’obligent à la prudence. En effet, certains mortiers et enduits deviennent plus délicats à réaliser sous de fortes températures, au risque de fissurer. Elle se souvient particulièrement d’un chantier : un décaissement de terrain pour refaire un chemin en gros pavés de pierre. Un travail très physique, en plein soleil, sans ombre. L’artisane vit ces épisodes de canicules « assez difficilement », parce qu’elle ne supporte pas particulièrement la chaleur. Entre midi et 15 heures, le corps commence à ralentir. Les tâches les plus éprouvantes sont celles qui demandent de la force : la manutention lourde, le creusage manuel, les travaux physiques qui paraissent déjà exigeants par une température normale. Mais elle n’a pas changé ses horaires pour autant. À la place, elle s’est équipée comme elle pouvait : une tonnelle pour créer un peu d’ombre, de la crème solaire indice 50, des litres d’eau fraîche. Et même de l’arrosage, habillée, pour tenter de faire redescendre la température du corps : « je me traîne », dit-elle pour décrire son rythme sous la chaleur. La formule, presque désinvolte, cache avec pudeur une réalité brute. Amandine a connu quelques vertiges. Elle tient. Elle n’a d’ailleurs pas arrêté, à l’exception de la journée la plus chaude. Ses clients eux-mêmes lui disaient de rentrer. Elle ne les a pas écoutés, soucieuse de respecter ses délais, car lorsque l’on travaille seule, sans local ni jardin, on ne dispose pas des mêmes moyens qu’une grande structure.
« Le secteur du BTP doit s’adapter »
Amandine voit aussi dans ces épisodes de canicules une évolution qui semble désormais difficile à ignorer : « ça devient une habitude », constate-t-elle. Les années précédentes déjà, l’île avait été touchée par de fortes chaleurs. Pour elle, le bâtiment devra s’adapter durablement: adapter les produits et les façons de travailler. Et peut-être même regarder en arrière plutôt que toujours chercher à avancer : « revenir à des méthodes plus anciennes et naturelles ». Les mesures actuelles lui paraissent insuffisantes. Travailler plus tôt, distribuer quelques litres d’eau : « c’est un peu léger ». Surtout pour des métiers où la chaleur s’ajoute à la pénibilité physique, au port de charges, au travail au sol, à l’exposition directe au soleil. Amandine sait déjà que cette bataille ne pourra pas durer éternellement. Elle pense à l’avenir avec lucidité : « mon âge ne me permettra pas longtemps de tenir face aux conditions extrêmes. » Car dans son métier, elle travaille avec une matière qui résiste finalement mieux au temps que l’Homme lui même.
Tandis que les températures montent, Amandine continue de construire quelque chose qui, elle l’espère, restera. Parce que être artisane sur une île, c’est faire avec ce que l’on a, avec ce que le territoire offre, avec les autres, avec les contraintes; et parfois même, avec un soleil devenu trop lourd…
Propos recueillis par VL
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Admirative de ce qu´elle entreprend! Never give up! Amandine,: inspirante. Bravo