Président de l’association l’Amirale de Joinville, Benoît Gaborit apporte un regard multidisciplinaire dans le débat sur l’avenir de Port Joinville. Là où certains défendent d’abord le transport, la pêche ou la maîtrise des flux, il revendique une approche plus globale : celle d’un port considéré comme un écosystème, appelé à évoluer avec les besoins de l’île, les mutations économiques, les nouvelles technologies et les changements climatiques…
Pour Benoît Gaborit, la fonction première de Port Joinville ne fait guère débat : « très clairement, c’est d’assurer la liaison avec le continent, tant pour les passagers que pour le fret. » Une fonction qui n’est pas à sens unique : « il ne s’agit pas seulement de faire arriver les marchandises et les habitants, mais aussi de permettre à l’île d’expédier ses productions et ses déchets ». Dans quinze ans, cette mission devra rester exactement la même, selon lui : « c’est une question de survie pour l’île. Les autres fonctions sont utiles, essentielles ou accessoires, mais sans transport passager ni fret, l’île ne peut pas survivre. » Une hiérarchie qu’il nuance toutefois immédiatement : en dehors du fret et des passagers, qu’il qualifie d’« indispensables », il refuse de sacrifier les autres activités portuaires. Pour lui, pêche, plaisance, éolien, activités nautiques ou nouvelles activités ne sont pas nécessairement concurrentes : « un port est un ensemble d’activités qui se complètent et s’enrichissent mutuellement. »
Un port comme « écosystème »
C’est probablement l’une des particularités de son approche. Benoît Gaborit ne veut pas seulement maintenir ce qui existe : il imagine aussi de nouvelles activités susceptibles de compléter l’économie maritime islaise. L’association l’Amirale de Joinville veut notamment développer une plateforme d’observation et de recherche-action, participative et citoyenne, réunissant acteurs maritimes, chercheurs et habitants autour de questions scientifiques. L’objectif est aussi économique pour faire émerger de nouvelles activités : « cela pourrait conduire à l’identification de nouveaux métiers. » Il imagine même, à terme, l’installation de nouvelles familles à l’année grâce à cette dynamique. La formation pourrait également devenir un levier, notamment autour de l’École des Formations Maritimes, tout comme le sport nautique, les événements maritimes ou encore certaines activités industrielles liées à la mer. Et la pêche elle-même, loin d’être considérée comme une activité condamnée, pourrait selon lui être réinventée. Nouvelles techniques, nouveaux modèles d’élevage marin, pratiques plus rentables et respectueuses de la ressource : « certaines activités sont à inventer ou réinventer. »
Pas de position sur les flux touristiques
Sur la question du nombre de visiteurs accueillis à l’île d’Yeu, Benoît Gaborit prend une position assez différente de Dominique Groisard ou Adrien Delavaud : l’Amirale ne souhaite pas arbitrer ce débat. Pour lui, le problème ne se situe pas véritablement côté mer : « le port, côté mer, a la capacité d’accueillir tous ces passagers et on le voit chaque été. C’est côté terre, sur les quais, les routes et les chemins que le sujet peut poser problème. » Même réponse lorsqu’il est question d’une éventuelle jauge ou d’une régulation des flux, car il considère qu’il s’agit avant tout d’un « sujet politique terrestre ». Une prudence qui correspond aussi à la vocation de l’association : ne pas prétendre décider à la place des autres acteurs, mais apporter des connaissances et contribuer au débat. Sur la rentabilité, Benoît Gaborit refuse également de choisir entre économie et intérêt général : « les deux ! Un port se doit d’être rentable. Pas obligatoirement « une pompe à fric », mais suffisamment rentable pour équilibrer ses comptes et permettre de financer des investissements pour l’entretenir correctement et préparer l’avenir. » Mais il défend une conception globale de cette rentabilité. Une activité bénéficiaire peut, selon lui, contribuer à maintenir une activité moins rentable mais utile au territoire. Il cite notamment la plaisance et le trafic passagers parmi les activités traditionnellement rentables, et estime que l’éolien devrait également contribuer à l’équilibre économique. À l’inverse, il considère que la pêche doit pouvoir être soutenue pendant sa période de fragilité. Même logique pour l’Amirale : l’association aurait besoin d’un soutien initial avant de pouvoir, selon lui, créer ses propres emplois et développer son activité. Il résume cette conception par une image : « c’est avant tout notre cordon ombilical. Et on ne se pose pas la question de la rentabilité d’un cordon ombilical. »
Une gestion publique plutôt qu’une logique purement commerciale
Sur la future gouvernance, Benoît Gaborit ne s’attache pas tant à la forme juridique qu’à la question du pouvoir réel : « le problème est celui de la gouvernance, pas de la forme juridique choisie. Le difficile point de réglage est que le principal intéressé, le territoire, n’est pas le payeur. » Il se prononce néanmoins clairement en faveur d’un modèle de gestion publique. L’hypothèse d’une structure associant Département, commune et CCI lui paraît séduisante : « le Département apporte la propriété et la capacité d’investissement, la commune représente le territoire directement concerné et la CCI dispose d’une expérience historique de gestion portuaire. On met ainsi de notre côté tous les atouts pour construire un port qui réponde aux besoins de la population et de l’économie de l’île. » Mais à une condition : régler précisément la gouvernance interne. Car le principal avantage qu’il voit à ce modèle est justement de préserver une gestion publique, qui permettrait selon lui de rechercher un compromis entre rentabilité et intérêt collectif. À l’inverse, une nouvelle mise en concurrence pourrait améliorer la rentabilité, mais avec un risque : « obtenir une meilleure rentabilité du port, mais au détriment de certaines activités moins ou pas rentables. » Pour lui, le danger existe particulièrement si les obligations du futur gestionnaire privé ne sont pas précisément encadrées : « un gestionnaire privé, c’est dans son ADN, cherchera à optimiser sa rentabilité. »
Faire du port un « bien commun »
Cette conception conduit naturellement Benoît Gaborit à défendre une vision collective de Port Joinville : « pourquoi pas en réfléchissant collectivement et en considérant justement le port comme un bien commun ? » Les petits bateaux, les pêcheurs, les associations, le patrimoine maritime ou les activités traditionnelles peuvent sembler peu rentables directement. Mais leurs retombées indirectes peuvent être considérables. Pour lui, l’erreur serait donc de regarder chaque activité isolément. Benoît Gaborit considère la pêche comme une composante essentielle de l’identité de l’île. L’avenir de la filière ne passe toutefois pas nécessairement par le retour de la criée : « il est très improbable de voir la criée rouvrir sur l’île. » Il estime en revanche qu’il est possible de rapprocher davantage la consommation du poisson de l’île d’Yeu de son territoire d’origine : « la place de marché où le poisson se vend et s’achète n’est plus obligatoirement physiquement placée dans le lieu où sont transférées les caisses de poisson du vendeur à l’acheteur. » Réinventer les circuits, plutôt que de chercher à reproduire à l’identique le fonctionnement d’autrefois.
Anticiper plutôt que réparer
C’est sans doute sur le climat et les infrastructures que son discours devient le plus prospectif. Il estime que les futurs investissements doivent dès maintenant intégrer la montée du niveau marin, les submersions plus fréquentes et l’évolution des conditions météorologiques. Il cite plusieurs exemples de ports confrontés à ces phénomènes, mais aussi une situation vécue à l’île d’Yeu : « la tempête Céline a bien failli déchausser le ponton à carburant et l’eau est passée dans le bassin à flot. » Pour lui, le danger n’est pas nécessairement une submersion permanente. Ce sont les épisodes courts mais répétés qui pourraient devenir progressivement incapacitants : « ce n’est pas drôle de se faire inonder sa boutique, c’est ingérable de se la faire inonder 8 fois dans l’hiver. » Il appelle donc à identifier dès maintenant les secteurs qu’il faudra éventuellement réaménager, rehausser ou protéger. Même logique pour la transition technologique : les futurs navires pourraient nécessiter davantage d’infrastructures électriques. L’approvisionnement en carburant devra également être repensé à terme si les volumes consommés continuent de diminuer. Et surtout, il défend des investissements réversibles : « il faudra privilégier le réversible, pour pouvoir bifurquer sans avoir à tout casser à chaque fois pour recommencer ou à mettre des pansements sur des pansements. » Sur l’ancienne criée, Benoît Gaborit ne défend pas un retour à l’identique. Il imagine plutôt un lieu ouvert au public consacré au monde maritime et insulaire : « ce serait cohérent d’avoir en plein milieu du port une forme de maison commune de tous les acteurs du maritime. » L’Amirale est d’ailleurs candidate pour occuper une partie de cet espace. L’idée serait d’en faire un lieu de recherche, de transmission, de médiation et de rencontre, directement au contact du port et de la mer. Une façon de transformer ce qui pourrait devenir une friche en outil collectif.
Le principal danger : ne pas savoir s’adapter
Interrogé sur le principal risque pour Port Joinville et la Meule dans les quinze prochaines années, Benoît Gaborit ne cite ni un acteur, ni une activité, ni un modèle de gouvernance. Il cite une incapacité : « c’est probablement d’être incapables, financièrement, structurellement ou culturellement, de s’adapter. » L’histoire même des ports montre que leur survie a toujours reposé sur leur capacité à évoluer. Port Joinville et la Meule n’ont ni les mêmes fonctions, ni les mêmes vulnérabilités : « il ne faut surtout pas considérer que tout peut être résolu en se focalisant sur une seule priorité ! » Au terme de son témoignage, Benoît Gaborit revient finalement à une vision très territoriale de l’avenir du port. Pour lui, la question de la future gestion ne doit pas seulement consister à choisir un exploitant ou à répartir des compétences. Elle doit permettre de construire une stratégie commune, associant tous les acteurs du territoire. Il regrette aujourd’hui l’absence d’une réflexion stratégique suffisamment structurée entre eux. Son objectif pour 2040 : « l’avenir du port que nous souhaitons est un port où il fait bon vivre et où nos enfants auront envie de s’investir personnellement pour poursuivre l’aventure collective de notre île. »
Derrière cette vision, une conviction : Port Joinville ne doit pas seulement rester le cordon ombilical de l’île. Il doit aussi devenir le lieu où elle prépare son avenir. Un port qui ne se contente plus d’accompagner les mutations du territoire, mais qui les anticipe, les expérimente et les transforme en opportunités. À l’heure de penser l’après-2027, Benoît Gaborit défend moins un changement de gestionnaire qu’un changement de logiciel : ne plus opposer économie, environnement et intérêt collectif, mais inventer une gouvernance capable de les faire avancer ensemble…
Propos recueillis par VL
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