Godin avait fait de la tarte à la crème une arme de dérision massive. Pas pour faire mal, mais pour rappeler aux puissants, aux pompeux, aux vaniteux et autres cornichons qu’un costume trois-pièces, un plateau télé ou 12 millions de followers ne les mettait pas à l’abri du ridicule…
Noël Godin est mort dimanche 24 août 2026, à Bruxelles, à l’âge de 80 ans. La nouvelle a été annoncée par sa compagne, Sylvie Broodthaers, à l’AFP. Il laisse derrière lui une œuvre d’utilité publique considérable : des tartes, des fuites, des complices, quelques procès, beaucoup de crème et une impressionnante collection de personnalités ayant découvert, parfois énergiquement, que leur dignité tenait à peu de chose : Bill Gates y a eu droit. Bernard-Henri Lévy aussi, à de multiples reprises, ce qui finira par constituer à lui seul une sorte de Guerre de Cent Ans de la pâtisserie francophone. Nicolas Sarkozy également, même si Godin avait pris soin de déléguer l’opération. Marguerite Duras fut la première grande victime, en 1969. Godin n’entartait pas simplement des gens célèbres, il entartait la prétention à l’importance.
Nous devrions d’ailleurs décréter une minute de silence avec une petite tarte à la crème déposée devant l’Assemblée nationale ; car il faut mesurer ce que nous perdons : pendant plus d’un demi-siècle, Noël Godin aura accompli une mission que la République, les médias et parfois même la justice semblaient avoir oubliée : rappeler aux gens très importants qu’ils étaient, malgré tout, des gens. Il suffisait d’une tarte, une seule et, soudain, le grand intellectuel redevenait un monsieur avec de la chantilly dans les cheveux, le milliardaire redevenait un type en costume avec une veste à nettoyer, le ministre redevenait un citoyen vaguement ridicule, le puissant redevenait humain, c’était sa spécialité… Godin avait toujours refusé de devenir un mercenaire de l’entartage. Il ne voulait pas être le prestataire de qui que ce soit et c’était tout à son honneur. Pas de tarte sur devis, pas de « pack premium », pas de placement de produit dans la crème. Il racontait notamment avoir décliné des propositions rémunérées visant des célébrités. Pour lui, la tarte devait rester une arme de dérision, pas une prestation événementielle.
Un marché pourtant très porteur
Soyons honnêtes : si Noël Godin avait commencé sa carrière aujourd’hui, il n’aurait probablement pas eu à chercher longtemps ses cibles. Le monde contemporain lui aurait fourni un vivier quasiment inépuisable. Oui, on peut aisément dire que la configuration de sa disparition tombe particulièrement mal, parce que nous vivons désormais dans une société où tout le monde est devenu sa propre statue. Le politique a son service de communication, le milliardaire a son réseau social, le chef d’entreprise a son podcast, le sportif a sa marque… Et le citoyen lambda, me direz-vous? Et bien, il a son compte LinkedIn où il explique qu’il vient de vivre une expérience « incroyable » après avoir changé de chaise au bureau. Oui, nous sommes tous un peu devenus de pompeux cornichons. Et certains beaucoup plus que d’autres. Mais le problème, c’est que la société a perfectionné depuis quelques décennies toutes les techniques permettant d’éviter la tarte : les communicants ont appris à parler sans rien dire, les politiques à sourire pendant qu’on leur pose une question, les célébrités à contrôler leur image jusqu’au moindre pore de la peau, les influenceurs à monétiser leur intimité… Même l’indignation est désormais livrée avec un kit. Il suffit d’un post, d’un hashtag et de quelques milliers de personnes suffisamment énervées pour que chacun puisse se sentir investi d’une mission civilisationnelle. Le problème, c’est que la technologie a rendu le melon beaucoup plus facile à gonfler, tandis que le monde n’a jamais été aussi connecté. Et les gens ne se sont jamais autant pris au sérieux. Les scandales, les mensonges, les conflits d’intérêts, les absurdités, les contradictions… Mais qu’on nous fasse rire de nous-mêmes ? Au grand jamais !
Comprendre son héritage
Rendre hommage à Noël Godin ne consiste pas à distribuer des tartes au hasard, non, non, non pauvres fous ! Son geste avait une cible : la vanité ; et une règle : faire mal à l’ego, pas au bonhomme. L’entarteur parlait lui-même d’un « pacifisme burlesque », précisant que lui et ses complices faisaient attention à ne pas blesser physiquement leurs victimes. À l’ère des clashs virtuels, des campagnes de harcèlement en ligne et des indignations industrialisées, il reste difficile de se moquer de quelqu’un sans vraisemblablement vouloir l’anéantir. Même si l’œuvre de Godin pourrait aujourd’hui paraître pour certains presque subversive, il n’en est rien : l’entarteur, lui, voulait surtout faire retomber les gens sur terre, avec beaucoup de crème, certes, mais tout en douceur, en quelque sorte. Une philosophie politique peut-être rudimentaire, mais sans doute plus efficace que beaucoup de colloques et surtout, beaucoup plus biodégradable. Alors oui, la démocratie perd gros. Parce qu’elle a besoin de contre-pouvoirs, de journalistes, d’oppositions, de citoyens et, accessoirement, de quelques emmerdeurs. Des vrais ! Pas de ceux qui hurlent sur Internet depuis leur canapé, non ! Ceux qui prennent le risque de sortir de chez eux avec une tarte à la crème.
Godin avait d’ailleurs encore des rêves plein son sac. En 2021, il expliquait que lui et ses complices rêvaient notamment d’entarter Emmanuel Macron et les candidats à la présidentielle, histoire, disait-il, d’« entarter le principe même de la politique manipulatrice »… Une chose est certaine sur ce point : la liste d’attente s’est considérablement allongée depuis. En effet, en 2026, les candidats potentiels sont légion : milliardaires messianiques, politiques en lévitation, gourous du développement personnel, influenceurs philosophes, experts autoproclamés, patrons qui annoncent sauver l’humanité entre deux levées de fonds… Bref, la matière première ne manque pas !
Il manque désormais l’artisan. Attention, le poste est exigeant, car il faut du courage, des jambes rapides, quelques complices, un sens aigu du ridicule et une solide capacité d’analyse, sans même perdre de vue une règle fondamentale : on n’entarte pas pour se venger, on entarte pour faire tomber, pendant quelques secondes, la statue du piédestal. A l’heure où chacun rêve de devenir une statue de son vivant, ce n’est pas rien. A la rédaction, nous sommes évidemment très préoccupés par cette situation, nous qui aimons la cuisine et aimons mettre notre grain de sel. Alors si quelqu’un, quelque part, regarde ce grand cirque contemporain en se disant : « quand même… une tarte. » Alors, peut-être que tout n’est pas perdu…
L’Entarteur avait inventé une façon de dire aux puissants : « redescendez. Vous n’êtes pas si importants. » Alors merci, monsieur Godin. Merci surtout d’avoir rappelé, pendant plusieurs décennies, que derrière les titres, les costumes, les millions, les plateaux télé et les grands discours, il y avait toujours un être humain parfaitement tartable. Parce que peut-être que le ridicule est le dernier contre-pouvoir des puissants…
VL
AVERTISSEMENT — SATIRE
Cet article est volontairement écrit sur le mode satirique. Il s’inscrit dans l’esprit de l’œuvre de Noël Godin, dont l’entartage fut précisément une manière de tourner en dérision les puissants et les figures publiques. Les formulations volontairement excessives et les références culinaires sont donc à prendre pour ce qu’elles sont : un hommage humoristique et une satire de notre époque, et non des appels ou des consignes à passer à l’acte.
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Trop drôle Valentine !
Noel Godin n’entartrais pas les cons, il ne se serait pas permis. Juste les pompeux cornichons.
Allez Gloup, gloup, gloup.
Eh oui je n’ai pas la classe qu’il a eue 😉