Grand débat sur les mobilités dans les îles du Ponant

© Marie - Club Photo de l'île d'Yeu

Par notre envoyée spéciale, revenue du grand débat sur les mobilités dans les îles du Ponant pour parler de bateaux. Elle en est ressortie avec cinq facteurs, une conjecture de Zahavi, un effet Disneyland, des vélos par milliers et quelques voitures de trop. Bref, beaucoup de mobilité, mais pas vraiment celle qu’elle était venue chercher.

Il y avait un titre prometteur. « le grand débat : la mobilité sur les îles. » Forcément, quand on est insulaire, on arrive avec quelques questions. Comment se déplace-t-on sur une île ? Comment fait-on pour aller du port au bourg ? Comment cohabitent les habitants, les touristes, les vélos, les voitures, les tracteurs, les camionnettes, les trottinettes et les gens qui ont manifestement décidé que le Code de la route était une suggestion ? Et surtout : comment fait-on pour passer d’une île à l’autre ? J’avais naïvement imaginé qu’on parlerait des bateaux. Erreur de débutante. Pendant un grand débat sur la mobilité dans les îles du Ponant, nous n’avons donc pas parlé de la mobilité maritime. En revanche, nous avons appris que les mobilités évoluent dans le temps. Ah. Voilà déjà une information importante.

De la marche à la voiture, en passant par la charrette

On nous a donc raconté l’histoire des déplacements insulaires. Jusqu’à l’entre-deux-guerres, on marchait beaucoup. Parfois même à quatre pattes après la fête du village, mais ce point précis ne figurait pas dans le diaporama. Puis le vélo s’est installé durablement dans les pratiques. Ce qui tombe assez bien : lorsqu’il faut rejoindre la pointe du But depuis la pointe des Corbeaux, à l’île d’Yeu, il y a manifestement un moment où même le plus fervent défenseur de la marche à pied lorgne sur le premier vélo à proximité (et on sait tous comment ça finit…) Et puis est arrivée la voiture, la liberté individuelle sur quatre roues ! Et avec elle, quelques décennies plus tard, une question à plusieurs trains de retard : comment faire tenir davantage de voitures sur des îles qui n’ont pas été conçues pour cela ? La réponse n’est effectivement pas évidente. D’autant que les spécialistes nous ont expliqué que les modalités de déplacement dépendaient de cinq grands facteurs : démographiques, économiques, sociologiques, géographiques et politiques. Heureusement que Coralie Pauchet, chargée de projet pour le Living Lab Ponant, avait travaillé sur la question. J’étais à deux doigts de proposer un sixième facteur : la présence de routes.

Le facteur Yeu

Sur certaines îles, on marche ; sur d’autres, on pédale ; sur d’autres encore, on transporte, on livre, on tracte, on stationne, on déplace et, surtout, on cherche une place. À l’île d’Yeu, par exemple, la voiture semble conserver quelques adeptes. On pourrait presque se demander quel facteur explique cette situation. Démographique ? Économique ? Sociologique ? Géographique ? Politique ? Non. Automobile. C’est peut-être un facteur supplémentaire à soumettre pour Pauchet… L’offre disponible, aussi, joue bien évidemment un rôle : quand on a une voiture, on utilise une voiture ; quand on a un vélo, on utilise un vélo ; quand on a deux jambes, on les utilise ; et quand on a un bateau, visiblement, on attend le prochain grand débat…

L’immense marché potentiel du vélo insulaire

C’est à ce moment-là que mon esprit entrepreneurial a commencé à travailler. On nous explique que les vélos sont utilisés par les résidents principaux, les résidents secondaires, les excursionnistes à la journée, certains professionnels et des services spécifiques. La situation varie beaucoup d’une île à l’autre. J’ai immédiatement cessé d’écouter la conférence pour commencer mentalement à calculer la pertinence d’une chaîne de vélos sur les îles du Ponant. Une franchise dans chaque île. Un logo. Une application. Vélos bleus, ou vélos rouges ? Je me suis arrêtée au moment où j’ai réalisé qu’avant de mettre plusieurs milliers de vélos en circulation, il faudrait peut-être prévoir quelques détails techniques : des pistes cyclables, des parkings à vélos, de la signalétique, des espaces de circulation et surtout, suffisamment de place, pour que les autres usagers ne tentent pas de vous envoyer dans l’autre monde au détour d’un virage, car c’est bien le problème.

L’été, le grand jeu du « qui va passer ? »

Eh oui, on nous a expliqué que la cohabitation etait parfois difficile entre piétons, vélos et voitures. Cela n’a pas étonné la rue Pierre Henry, ni le bourg de Saint Sauveur, ni…. en fait plusieurs portions de routes, artères de l’île et ruelles à sens unique m’ont confirmé en off vivre un véritable cauchemar chaque année à l’approche de l’été. Elles se remettent d’ailleurs seulement de leurs émotions après le week-end de dingue qu’elles viennent de passer. Parce que l’automobiliste qui découvre qu’il existe un frein, le cycliste qui devient victime de cécité à l’approche d’un panneau « STOP » ou le piéton qui se prend pour un passe muraille en déboulant pour traverser une rue, ce n’est pas de l’incivilité, non, c’est un sport ! Le Monde décrivait déjà en 2022 la situation à l’île de Batz comme un véritable « gymkhana estival », avec piétons, voitures, vélos, trottinettes électriques et scooters se partageant des voies manifestement dessinées à une époque où l’on avait surtout prévu que les gens marchent. L’Association des îles du Ponant a depuis elle-même reconnu le problème : hausse du nombre de véhicules automobiles, pics estivaux, infrastructures routières peu adaptées et tensions croissantes entre les différents usagers. Bref, ce n’est pas uniquement notre imagination.

Le syndrome de la saucisse estivale

Il fallait évidemment parler de saisonnalité. Parce qu’une île du Ponant n’est pas tout à fait la même en janvier et le 15 août à 11 h 32. Nous pourrions appeler cela le syndrome de la saucisse estivale : compression maximale en été, disparition progressive du phénomène à mesure que les touristes repartent. Ou, dans une version plus scientifique : l’effet accordéon insulaire. En hiver, les rues respirent, en été, elles retiennent leur souffle. Et lorsqu’il pleut, que le ciel devient gris, que le vent se lève et qu’il faut enfiler des gants (au sens propre), les excursionnistes aux fesses brûlées qui arpentent les chemins vers les Soux (la plage, hein, pas un coffre au trésor de pirate), se font soudain beaucoup plus rares.

« Mais alors Jamy, s’il y a trop de voitures, comment kon fait ? »

Eh bien, plusieurs îles ont commencé à expérimenter. À Molène, par exemple, la voiture individuelle est quasiment absente : l’île fonctionne essentiellement sans voitures, avec quelques véhicules nécessaires aux services et aux besoins de l’île. C’est donc possible, mais il faut aimer marcher. Je sais, amis islais, vous allez me dire « Be dam c’est pas une affaire d’aller faire ses courses à pieds ici » ! À l’île aux Moines, autre piste : l’autopartage électrique. La commune a participé à l’expérimentation « 5-6 kms » portée par Morbihan Énergies, destinée à développer l’autopartage de véhicules électriques. C’est beau, l’autopartage. Dans « communautaire », il y a commune, communauté… Mais rassurez-vous, cela ne veut pas nécessairement dire qu’il faut avoir fait Woodstock pour monter dedans.

À Arz, le maire a sorti le carnet d’autorisation

Et puis il y a l’île d’Arz. Depuis novembre 2025, la commune a mis en place une réglementation de la circulation des véhicules motorisés, avec autorisation municipale nécessaire pour circuler, à l’exception des deux-roues. On passe donc doucement de : « Bonjour, carte grise SVP » à : « Bonjour, pourriez-vous remplir le formulaire A-38, joindre une photocopie de la carte grise et expliquer au comité pourquoi votre Twingo constitue une nécessité insulaire ? » La République française avait inventé le permis de conduire. L’île d’Arz vient d’inventer le permis de venir avec sa voiture. C’est cohérent et quelque part, assez français.

À Bréhat, Olivier Carré dit non aux gyropodes

À Bréhat, la commune a choisi une autre voie : certains engins électriques individuels, comme les gyropodes et trottinettes électriques, sont interdits sur l’île : moins d’engins, moins de collisions, moins de gens qui découvrent qu’un gyropode n’est pas une pâtisserie grecque. La commune mène également un travail de pédagogie auprès des loueurs de vélos et des visiteurs. Ce qui est probablement plus efficace que de hurler « PIED À TERRE ! » depuis un buisson. Encore que.

À l’île d’Yeu, la mobilité en mode télé-achat

À l’île d’Yeu, c’est mon ancien voisin qui monte à la tribune et il se trouve que je le connais assez pour savoir qu’il n’allait pas laisser passer une occasion de parler de voitures électriques pendant vingt minutes. Président de l’association Yeu M’Gar’ou, il est venu nous présenter le dispositif d’autopartage qu’il a contribué à faire naître après sept années de travail acharné. Sept ans. À ce stade, ce n’est plus de l’autopartage, c’est un projet immobilier. Un projet lancé, nous explique-t-il, sous « l’impulsion » de la conseillère départementale Laure Barault. Laquelle nous a fait une présentation qui n’aurait pas dépareillé dans un télé-achat : quatre véhicules électriques, un prix de location défiant toute concurrence, une autonomie remarquable et, attention mesdames et messieurs, aucune mensualité sur 48 mois. Mais l’île d’Yeu ne s’est pas arrêtée à l’autopartage. Le CCAS s’est lui aussi lancé dans la mobilité douce avec deux triporteurs, conduits par de courageux bénévoles et leurs mollets.

Le mystère des 108 %

Le maire de l’île de Batz est venu, lui aussi, mettre son grain de sel dans le grand débat. Sur son île, nous explique-t-il, 37 % du parc automobile serait lié aux entreprises, 31 % aux résidents principaux, 20 % aux résidents secondaires et 20 % aux services de transport, type La Poste. Vous avez bien compté. Pas moi. Pour ma défense, enchaîner la veille une table ronde, une conférence sur l’histoire et les légendes de l’île d’Yeu, des animations, des dégustations sur les stands, puis des concerts le soir, le tout accompagné d’une bière spéciale dont je tairai le nom par décence journalistique — vive les Funky Brewsters ! — laisse quelques séquelles. Mais revenons à nos moutons. Et je ne parle pas de l’atelier tricotage de la ferme d’Émilie ; et vous comprendrez que mes capacités en mathématiques appliquées à la mobilité insulaire avaient atteint leurs limites. Pardonnez-moi.

« Ce n’est pas le vélo, c’est le cycliste »

Une phrase entendue résume assez bien le problème : « ce n’est pas le vélo le problème, c’est le cycliste. » Et, en toute honnêteté, difficile de totalement contredire cette théorie. Elle pourrait d’ailleurs être généralisée à beaucoup de sujets contemporains. Ce n’est pas l’environnement le problème, c’est les agissements de l’Homme. Ce n’est pas la drogue le problème, c’est le consommateur qu’il y a derrière. Ce n’est pas le sexe le problème, c’est … je vais m’arrêter avant que la rédaction ne m’appelle. À l’île aux Moines, on a visiblement trouvé une arme redoutable contre l’automobiliste le plus convaincu : la limitation de vitesse à 20 km/h. Parce qu’à cette vitesse-là, difficile de justifier qu’on prend sa voiture pour gagner du temps. Des petits malins, ces gens-là.

À Belle-île, on préfère discuter avant d’interdire

Certains ont choisi une autre méthode : discuter avant de dégainer l’arrêté municipal. Une démarche qui, forcément, nous parle chez Grain de Sel. Parce qu’avant de décider pour les autres, on peut aussi essayer de réfléchir avec eux. C’est quand même plus convivial. Cyril Gomel cherche ainsi, avec un conseil de développement porté par une association citoyenne belliloise, à faire émerger des solutions qui puissent convenir au plus grand nombre, plutôt que d’empiler les interdictions jusqu’à transformer l’île en parcours administratif digne des XII travaux d’Asterix. L’idée n’est pas mauvaise : les gens qui vivent dans un endroit savent souvent comment y circuler. Concept révolutionnaire ! On pourrait même essayer ailleurs…

Quand le vélo rencontre la réalité

Sur les grandes îles, la question devient évidemment plus sérieuse. La gendarmerie rappelle que Belle-île peut passer d’environ 5 600 habitants à plus de 80 000 personnes certains jours d’été. Elle constate également une hausse des accidents impliquant des cyclistes, suffisamment importante pour organiser des contrôles ciblés lors des périodes de forte fréquentation. Les archives de la SNSM montrent par ailleurs plusieurs transports sanitaires liés à des chutes à vélo, dont plusieurs pendant les mois d’été. Pendant l’été à l’île aux Moines, ce sont « trois évacuations sanitaires par jour » liées aux accidents de la route.

Et Zahavi arriva

C’est alors que Frédéric Audard, géographe spécialisé en géomatique, en télédétection et en modélisation des mobilités, nous a parlé de la fameuse conjecture. J’ai entendu : « conjecture Xavier ». J’ai pensé à mon oncle Xavier. Il a des problèmes de contractures ligamentaires. Je me suis demandé ce qu’il venait faire dans une conférence sur la mobilité. En réalité, il s’agissait très probablement de la conjecture de Zahavi. Yacov Zahavi, économiste et ingénieur, avait formulé l’hypothèse selon laquelle les individus consacreraient, en moyenne, un budget-temps relativement stable à leurs déplacements. En gros : si vous allez plus vite, vous ne passez pas forcément moins de temps à vous déplacer. Vous pouvez simplement décider d’aller plus loin. La voiture permet donc de faire davantage de kilomètres dans le même temps. Ce qui explique assez bien comment on a pu passer du village à 500 mètres de chez soi à une société dans laquelle certaines personnes prennent leur voiture pour aller chercher leur voiture. La conjecture est discutée et a ses limites, mais elle constitue un outil classique de réflexion sur les comportements de mobilité. Et soudain, tout devenait clair. Je n’avais pas assisté à une conférence sur les voitures. J’avais assisté à une conférence sur la façon dont les humains trouvent toujours un moyen de transformer un espace limité en problème de circulation.

L’effet Disneyland

Frédéric Audard a également employé une expression qui m’a beaucoup plu : « l’effet Disneyland ». Et là, franchement, j’ai compris. Une île devient attractive, les gens viennent, beaucoup de gens viennent, puis énormément de gens viennent, puis tout le monde vient le même jour, puis tout le monde veut louer un vélo, puis tout le monde veut aller à la plage, puis tout le monde veut rentrer au port à 17 h 12 parce que le bateau part à 17 h 30. Et soudain, l’île entière ressemble à une attraction dont la file d’attente aurait débordé sur la chaussée. L’Association des îles du Ponant parle elle-même aujourd’hui de pics de fréquentation et de tensions croissantes entre les différents modes de déplacement. Bon en fait, le géographe voulait simplement parler de l’insouciance collective des vacanciers et de leur propension à prendre les îles pour des parcs d’attraction grandeur nature, mais ma théorie se tient quand même, et je vais l’appeler « l’effet queue Jeanne » !

Et puis il y avait l’argent

Parce qu’évidemment, à la fin d’un grand débat sur les mobilités insulaires, il fallait parler du nerf de la guerre. Le pognon, le stationnement, les tarifs appliqués sur le continent, les voitures qu’on laisse au parking avant de prendre le bateau, les différences de prix, les visiteurs, les opérateurs, les collectivités… Bref, le moment où la géographie rencontre la comptabilité et où tout le monde recommence à regarder sa montre. Je n’entrerai pas dans ce débat ici. Pas maintenant. J’ai déjà assez souffert !

Une dernière chose, quand même

En préparant cet article, je suis allée fouiner du côté de l’étude MOBILIZE consacrée aux mobilités maritimes dans les territoires insulaires, publiée en 2026 par La Fabrique écologique, avec précisément un volet consacré aux îles du Ponant. Elle s’intéresse notamment aux conditions de résilience des territoires insulaires et aux leviers de décarbonation du transport maritime. La prochaine fois, peut-être pourrait-on organiser un grand débat sur cette mystérieuse machine flottante. On pourrait l’appeler : « les mobilités maritimes : mais comment donc les gens arrivent-ils sur une île ? » Je suis volontaire pour la table ronde. J’apporterai mon vélo. Et mon oncle Xavier.

VL

 

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5 Commentaires
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Douay
25/09/2026 10:06 am

Je relirai, mais pour l’instant je tombe sur ‘QUELQUES adeptes’ de la voiture sur l’Île d’Yeu, quand pour une moyenne de 3/4 km AR on y utilise sa voiture à ~ 90% à l’année ; et que sur l’Avenue des ‘Champs Ilaiséens’ (rue Pierre Henry) vous êtes obligés de marcher… Lire la suite »

Prénom
Daniel
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Danis
25/09/2026 1:00 pm

Reconstitution savoureuse et néanmoins exacte.

Prénom
Martine
Feffer
29/09/2026 11:38 am

J’ai été déçu par ce débat. Les « petites » îles ont bien présenté leur situation et leurs initiatives, mais le seul projet dont l’île d’Yeu a fait état durant ce débat concerne 4 véhicules en auto-partage… sur le continent ! Une initiative louable certes, mais quid des 8 000 véhicules présents… Lire la suite »

Prénom
Alain
Administrateur
Répondre à  Feffer
29/09/2026 4:53 pm

En effet limiter le sujet de la mobilité a l’ile d’yeu a une solution sui, bien que très pratique, est sur le continent. Et pour les vélos il serait, peut-être, bien d’intégrer une réflection autour des seed-bicks et vélos débridés, le jour ou un accident impliquera un de ces engins… Lire la suite »

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