« La Vilaine » ou les relents du silence

© Amélie de Maudh'uy

Écrit sous le signe de l’eau, porté par le puissant courant de la vie, le premier roman d’Amélie
de Maud’huy raconte l’histoire d’une renaissance dans les remous d’un secret de famille.

Pour Amélie de Maud’huy, 2026 est l’année des premières.
Premières vacances d’été pour elle et sa famille dans leur maison de l’île d’Yeu au jardin
romantique, peuplé de multiples recoins dérobés où le soleil a sa part d’ombre.
Premier roman, publié aux éditions Assyelle, avec des personnages solaires dont les replis
obscurs s’emboîtent les uns dans les autres sur trois générations comme des poupées russes.


Ce roman raconte l’histoire d’une jeune femme, Marianne, qui à la mort de sa grand-mère
revient vivre sur la péniche où celle-ci l’avait recueillie enfant après le décès de ses parents :
« La Vilaine », amarrée au pied de Notre-Dame de Paris. Dès lors, le passé réafflue, avec ses
joies et ses tourments.


Sous le prisme de l’eau


Lors d’un périple en péniche sur la Seine, Amélie de Maud’huy s’était prise à rêver en glissant
sur les eaux sombres. Que se passe-t-il dans les profondeurs invisibles ? Son imagination fertile
l’a portée à romancer la part sombre d’une famille, inventée de toutes pièces. Ainsi a germé
« La Vilaine », qui remue des fonds vaseux, sonde des abysses, s’aventure dans les ténèbres de
l’âme humaine et explore les méandres du psychisme.


C’est avec une grande délicatesse que l’auteure dépiaute l’oignon d’un secret de famille,
colmaté à un secret de petite fille — d’une génération à l’autre, l’infime peau transparente d’un
silence altère, voire corrompt, la saveur de la vie. D’une génération à l’autre, les affres et
remous se répètent.


Comme sur un cours d’eau, où l’on avance en douceur dans un hors temps, à regarder défiler
les paysages en se coulant dans l’intimité des territoires, l’histoire se déroule sans hâte — mais
sans longueurs — en abordant les rivages intérieurs des personnages. Mais naviguer n’est pas
uniquement se laisser porter par les flots. Cela suppose aussi de tenir le gouvernail dans un
milieu mouvant, de tracer son chemin parmi les courants. À l’image des choix à faire pour
mener sa vie, garder son propre cap en évitant les écueils des milieux qui nous conditionnent
— familial, social, culturel, professionnel, etc.


Comme un caillou lancé dans l’eau, les secrets de famille propagent des ondes centrifuges —
toxiques celles-là. Pour remonter à leur source, Amélie fait le chemin inverse, par des détours
et des détours en cercles concentriques. Avec souvent la pudeur des métaphores, les
souvenirs par petites touches remontent à la surface, sans brutalité, avec des intermèdes de
flottement.


Accrochage du lecteur


Sensible et fluide comme l’eau, l’écriture à mailles serrées d’Amélie crochète sans discontinuer
la curiosité au fil du roman. Un décor est planté, qui instille une délicieuse incertitude —
laquelle se dissipe quelques lignes ou paragraphes plus loin. Un mot ou deux sont semés çà et
là, où éclôt une énigme — « de la poudre, un marteau » — dont les clés émergeront peu à
peu de la brume. Une approche à pas lents, parsemée d’indices, qui intrigue et suscite un léger
trouble, comme est brouillée la mémoire des traumas. Quelque chose est là qui ne dit pas son
nom, où l’on ne peut poser de mots.


Le fond et la forme en miroir


Le roman tire en grande partie sa force de sa forme narrative et de sa structure qui font corps
avec le fond de l’histoire. Dans un mouvement d’osmose, Amélie calque sa façon d’écrire au sujet qu’elle traite. Des images, des univers, des paysages, des odeurs, des mondes prennent
forme dans le récit, qui font écho aux fêlures intérieures de Marianne et entrent en résonance
avec ses noirceurs — des souvenirs dilués dans l’épaisseur du quotidien et qui par des mots
sortent de l’opacité, de l’indistinct. Dans « La Vilaine » resurgissent par bribes les relents de
l’enfance sous l’éclairage du regard adulte, de façon analogue à l’itinérance qui s’opère dans un
cabinet de psychothérapeute, où passé et présent entre impressions fugaces et flashes font
des allers-retours incessants, où la renaissance intérieure s’accomplit par les mots.


Le sujet s’esquisse dans la douceur de méandres pour atténuer l’onde de choc. Il s’annonce de
façon allusive à ses frontières pour peu à peu laisser place aux confidences, aux révélations,
aux aveux, à la possibilité du dire, englué aux butoirs de la honte et des culpabilités. Ainsi,
d’emblée le milieu judiciaire est-il évoqué — n’est-il pas question de faire justice à une enfance
fracassée ? Ainsi le monde de la batellerie est-il aux sources du roman — monde tout à la fois
de labeur et de liberté nomade, ne fait-il pas écho au courage et aux pas de côté que
nécessite une descente dans les profondeurs du psychisme afin de se libérer de poids trop
lourds et de déployer grand ses ailes pour se retrouver soi, recoller les morceaux, habiter son
corps et donner sens à sa vie ? Ainsi le conflit syrien prend-il place à travers une exposition de
photos, point de bascule du roman, qui captent la beauté au milieu d’un monde dévasté par
les bombes — n’est-ce pas le signe que la résilience, cet « infime espoir qui triomphe des
champs de ruine » est possible ?


Les ravages du silence


Dans « La Vilaine », la mémoire familiale se dilue sous un millefeuille de silences. Le silence
pour protéger l’autre de l’innommable, ne pas le faire souffrir… Le silence pour ne pas
contredire l’autre, ne pas le décevoir, ne pas déchoir… Il y a toujours une bonne raison au
silence. Mais pour combien de ravages ? Lui qui ensevelit sous une déferlante d’interrogations
diffuses demeurées sans réponse, qui parasitent la vie, la gangrènent, l’imprègnent de pensées
sombres et sèment la désolation dans les cœurs, les esprits et les corps, voire précipitent vers
la mort… Les flots de non-dits charrient des incompréhensions, des rancœurs, des frustrations,
des colères, des conflits, des souffrances et des misères intérieures, autant de cafouillis
d’émotions qui brouillent la vue, les perceptions, et sabordent la vie. Au fil des générations, le
non-dit s’inscrit dans la chair. À l’impossibilité du dire se superpose l’incapacité physiologique à
parler… Le silence génère le silence. Mais la fureur de vivre rompt parfois la chaîne infernale.


Matière à réflexion


Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce roman dense et profond qui entraîne dans son cours
nombre d’interrogations et donne matière à réflexion. Sur les culpabilités qui s’échafaudent et
s’empilent dans les têtes enfantines, les encombrent jusqu’à les perdre sous les décombres,
loin du plein jour de la réalité… Sur les rapports mère-fille, complexes, passionnels, douloureux,
orageux… Sur le censeur en soi qui avec son marteau vous auto-condamne, vous trouve
coupable de tout et de rien, vous juge en boucle, ne laisse rien passer, parle à votre place,
vous ôte la parole… Sur la frontière entre le désir d’être sincère aux yeux des autres,
pleinement soi, et la nécessaire préservation de son intimité. Que dire et ne pas dire ?
Comment être entier quand dans notre théâtre intérieur cohabitent plusieurs personnalités ?
Les faire converser ou les cloisonner ?


Si un message était à retenir en fermant ce livre de quelque deux cents pages, ce pourrait être
le suivant : la vie n’est pas un long fleuve tranquille, mais à la lumière de l’amour, elle scintille.
Car « La Vilaine » est aussi un formidable roman d’amour – filial, fraternel, maternel, conjugal,
familial… Autour de Marianne gravitent des personnages auxquels Amélie de Maud’huy a
donné de l’étoffe. Une mère danseuse à la dérive, un oncle lumineux reporter de guerre, et
surtout, une méga-grand-mère, figure totémique qui raconte à sa petite-fille des histoires en
sculptant des chimères dans des morceaux de bois. Le mot de la fin lui est donné — un conte
qui lui a été inspiré par le poème La peur de Khalil Gibran.


« On dit qu’avant d’entrer dans la mer le fleuve tremble de peur.
Il se retourne vers le chemin parcouru,
Il voit les tournants sinueux de sa vie,
Et le courant inexorable qui le pousse
Et devant lui, les flots infinis.
Il frémit,
Il va se dissoudre,
Il va disparaître…
Ce n’est pas évident de devenir océan ».

Monik Malissard


Signature à la Galerie Pélagie
mardi 11 août
de10 h30 à 13 h
7, rue Georgette – Port-Joinville

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1 Commentaire
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Fröchen
10/08/2026 12:04 pm

Article exceptionnel pour un roman exceptionnel !

Prénom
Denis