Chères lectrices, chers lecteurs, saviez-vous que, de par ses couleurs, ses odeurs, ses sons qui se répondent et qui se correspondent… de par ses musiques, sa nature, ses paysages, sa faune, sa flore, l’île d’Yeu n’est que ; poésies ? C’est ainsi que Monik Malissard vit et voit l’île d’Yeu, et son dernier opus intitulé : « Poèmes à Sylvaine », illustré par Corinne Simon, en témoigne…
Quelle coïncidence pour un livre qui propose, le plus souvent, de petites histoires sous formes graphiques aériennes des ; « haïkus sauvages » selon l’autrice elle-même ? Rédigé suite au chagrin de l’une de ses amies, le recueil réunit donc ces haïkus revisités et de micronouvelles qui seront envoyés chaque jour de l’année à Sylvaine qui, dans sa perte, a bien de la chance d’avoir auprès d’elle une amie qui se montre aussi délicate ; et dans ses intentions, et dans sa poésie.
Pout autant, si ce livre, si ces textes ont pour vocation de proposer à son amie : « des bras de tendresse », Monik Malissard ne tombe jamais dans la facilité qui consisterait à penser que les mots seraient ici pour consoler les maux ! De par son esprit indépendant, la poétesse ne s’inscrit pas dans cette mode actuelle où toute littérature aurait pour fonction de soigner les difficultés à vivre : enfin un ouvrage sans psychologie racoleuse et facile, où, plus l’autrice s’étale dans la description de ses affres personnelles, et plus elle semble représenter une parole qui devrait se libérer ! Certes aujourd’hui, certaines paroles doivent encore et toujours se dire, et la littérature peut servir à lever des tabous, mais que tout à chacun se sente autorisé à évoquer sa vie personnelle dans des romans ou essais et qu’un lien soit fait entre l’écriture et le bien-être relève parfois de l’illusion, voire de la farce. L’autrice n’a pas cette naïveté-là et son ouvrage reste infiniment pudique. Nulle psychologie déplacée ne vient gêner le lecteur, et la place est donc faite à ceux qui comptent vraiment ici ; à savoir l’ensemble des personnages qui peuplent l’île d’Yeu ; des animaux, le chat, le chat, le chat, des végétaux, des éléments marins … et bien sûr quelques amis ; du moins un ami qui apparaît tard dans le livre.
Mais revenons à notre poésie, bien que sur l’île d’Yeu, il y ait aussi des moutons… La poésie de Monik Malissard n’est pas que poétique, ce serait bien trop facile. Cette dernière œuvre est à la fois exigeante et tendre, complexe et accessible, subtile et simple, intelligente et rustique, sérieuse et espiègle … Mais surtout, la poésie de Monik Malissard est terriblement et redoutablement métaphorique, et les métaphores employées sont si jolies qu’elles méritent d’être apprises par cœur :
« après un bain d’éclats de bleu » ( page 8) pour désigner la mer,
« le nid à caresse » ( page 26) pour signifier le chat,
« poussé par le vent un crayonné au fusain défile dans le ciel « ( page 146) pour décrire le paysage marin du ciel.
Mais, me direz-vous, qu’est-ce qu’une métaphore ? Devons-nous nous contenter de la définition proposée usuellement par Aristote pour qui elle est un transport qui » consiste à appliquer à une chose un nom qui en désigne une autre « ? Ou bien devons-nous regarder plutôt du côté de la définition proposée par le philosophe Paul Ricoeur, dans un livre publié en 1979 intitulé ; « La Métaphore vive », où elle est définie comme « un événement de sens novateur qui surgit au niveau de la phrase entière et non du seul mot, capable de révéler un aspect inédit de la réalité ». La métaphore ne serait ainsi, plus seulement un procédé poétique, mais un procédé d’amplification du réel qui nous dit, non seulement des choses du monde, mais aussi des choses sur nous mêmes ? En cela, la poésie de Monik Malissard, est bien plus que simplement poétique, simplement aérienne, simplement imagée; elle change notre vision du monde, elle amplifie le rapport au réel et se révèle donc très largement « ontologique » ; c’est-à-dire qu’elle nous parle de notre monde, de nous-mêmes dans ce monde, et ce, à l’échelle de l’île d’Yeu. Mais nous y reviendrons plus tard si vous le souhaitez, car il se pourrait bien que le travail de Monik Malissard ne soit plus philosophique que prévu…


Il est bien intriguant ce dernier recueil de poèmes dédiés à Sylvaine, et n’est-il que cela d’ailleurs? Ce dernier mérite sans doute une lecture candide. Toute lecture première de recueil de poésies suppose une succession de textes qui s’alignent le long des pages du livre et sans avoir toujours de rapports les uns avec les autres. Il n’en est rien ici, puisque y sont réunies bien sûr des poésies, mais leurs successions s’inscrivent dans un ensemble qui semble bien plus structuré que prévu et en ce sens, ces poèmes destinés à Sylvaine, proposent aussi un récit. La poésie de Monik Malissard est une poésie narrative qui guide le lecteur et lui raconte une histoire, qui lui raconte des histoires… Je précise bien, une poésie narrative et non un narratif. (Les adeptes des théories de Paul Ricoeur sur le temps et le récit se reconnaîtront ici !) Le choix des haikus en témoigne par le manque de majuscule au début de leurs formes graphiques, afin de rendre plus aérien les mots et les choses. En effet, pour l’autrice, il s’agit là de petites histoires qui n’ont, ni vraiment de début, ni vraiment de fin et dont les signes et les lettres doivent s’inscrire sur la feuille de manière la plus légère et la plus libre qui soit… Ces haïkus dits « sauvages », le sont sans doute devenus en fréquentant trop « les frasques éméchées du vent » (voir page 20 du recueil). Par leurs formes plus libres, les haïkus rendent au mieux les moments contemplatifs de l’autrice, ses cheminements, où cette dernière se perd dans la nature de l’île…
Alors d’autres petites histoires sans doute, ici, de micro-nouvelles, voient leurs débuts de phrase ponctués par une majuscule ! Le temps n’est, ici plus suspendu, le récit ( et non le narratif !) est devenu plus structuré. D’un récit contemplatif, le lecteur passe à un récit plus humain ? Dès les premières pages, on remarque un jeu d’échelles, le décor est planté pour l’histoire, pour les histoires à venir… Et il s’agit bien sûr de la nature, la qualité du langage poétique est assurée dès la première page :
« entre les pins complices du ciel sur leur tronc solitaire une aile de lumière au duvet de mer envoûte la jungle de … » ( page 7)
Puis l’on passe très vite à l’échelle de la poétesse qui entretient un rapport presque charnel à la mer :
« après un bain d’éclat de bleu … » ( page 8)
En désignant la Pointe du But, sur l’île, Monik Malissard situe rapidement l’un des lieux où cette dernière poétise. ( page 11) Et puis l’on rentre dans l’intimité, toujours très discrète de l’autrice, où le chat, n’est jamais nommé alors qu’il occupe une place centrale :
« (…) une chaleur, une douceur soyeuse, le chat s’immisce sur mon oreiller » ( page 13)
Les pages à suivre du récit, évoqueront d’autres lieux de contemplations, de relations étroites à la nature : La Baule, le Marais Breton, Nantes, Saint-Hilaire de Riez … Quelque part, et toutes choses étant inégales par ailleurs, la place tenue par la nature tout au long des traces, des signes et des textes proposés par Monik Malissard dans son recueil, nous fait penser au rapport particulier qu’évoque Michel Tournier dans son roman publié en 1967 et intitulé « Vendredi ou les limbes du Pacifique ». Pour échapper à sa solitude nouvelle, l’homme échoué sur une île déserte va construire un rapport à son environnement très particulier, où la nature devient de plus en plus humaine, car vécue et ressentie de manière exacerbée par Vendredi ; le héros ! Dans ce livre Michel Tournier y propose les plus belles pages de rencontres entre la nature et l’homme jamais imaginées et jamais décrites. Nous retrouvons cette qualité de description des éléments naturels qu’une île – ici l’île d’ Yeu, laisse à voir pour qui veut bien les lire et les écrire. L’approche anthropomorphique est un premier outil de cette lecture réussie. Non seulement l’autrice propose différentes échelles de lecture géographique de son territoire, mais les animaux, les végétaux vont se voir investis d’intentions et de réactions humaines :
« (…) dernier raisin grapillés au mur voisin figues et pommes tendent encore la main » (page 12 )
« complice de la lune dans la nuit blême le vent soufflête les façades fantômes qui courent les rues du port » ( page 21)
« la brosse à dent s’incline » ( page 230)
Si dans le monde de la poétesse, les pommes tendent les mains, si les façades des maisons du port sont des fantômes qui courent… l’île d’Yeu pour Monik Malissard est bien plus qu’une île ! Mon île pour un royaume :
« (…) De jour en jour se tresse un royaume en exil de l’humanité ». ( page 50)
Et de page en page se constitue un royaume poétique, où les images, les métaphores, les jeux anthropomorphiques se mettent au service d’une population foisonnante d’êtres minéraux, d’êtres végétaux et d’animaux, qui échangent, qui se répondent, les uns avec les autres, au point où les sons, les couleurs, les odeurs prennent une place active dans le royaume ! Nous ne sommes pas loin des correspondances de Baudelaire, de Verlaine, mais dans un monde tellement plus doux… En voici un inventaire, peut-être à la Prévert : « grenouilles, grillons, chouettes, faisans, poussins, grives, limaçons, sauge, sarriette, cosmos, mauves, iris, églantiers, coquelorde des jardins, sexy fraises, framboises qui picorent, (…) » Tout ce petit monde s’agite dans un décor d’éléments minéraux, d’éléments marins, qui n’échappent pas à l’anthropomorphisme et où « les heures s’égarent dans le brouillard » ( page 17), où « il pleut des hirondelles » ( page 251) et où « le ciel a des fuites, il pleut mais il pleut, il pleut à devenir plombier ou à jouer du Chopin « (page 76). Le monde, l’univers des poèmes à Sylvaine est une symphonie, et sa créatrice est une musicienne. Chaque mouvement, chaque souffle, chaque silence sont tout autant de notes de musique délicatement jouées sur un piano, dont les touches hésiteraient à trop résonner de peur de déranger le monde merveilleux de l’île d’Yeu :
« des glissades de goutelettes en notes séraphines » ( page95 )
Seule ombre à ce tableau idyllique, une scène de massacre, unique dans le livre et cocasse du fait de son irruption forcément inattendue. Ainsi, nulle – même pas une poétesse – n’échappe à la cruauté du monde ! A moins que ce ne soient ces gentilles fourmis affamées qui ne soient, ici victimes ?
Le recueil des poèmes à Sylvaine vous attend à la Galerie Pélagie, n’hésitez pas un seul instant à vous le procurer, à vous en saisir, à vous l’approprier, à le déclamer, à l’apprendre, à le partager, à l’offrir, à s’en souvenir… Surtout lisez-le comme on regarde un tableau marin, comme on contemple une tempête, comme on admire des roses, comme on voit des hirondelles pleuvoir, comme on entend les notes séraphines… Ne cherchez pas à savoir ce que l’autrice ( qui est- ce d’ailleurs ?), à chercher à dire, cela l’a concerne, mais il vous appartient de faire de ces poèmes votre miel afin de vivre l’île d’Yeu au rythme enchanteur de tous ces petits êtres qui la peuplent… Alors soyez libres en achetant et en parcourant les pages ; écornez les des métaphores à retenir, crayonnez les mots qui dansent, soulignez les minéraux devenus personnages… Bref, pétrissez le livre comme une jolie matière à poétiser le monde… Jamais, il aurait pu être imaginé que Yeu, et surtout sa nature, soit ainsi décrite aussi joliment par des métaphores :
« poussé par le vent un crayonné au fusain défile dans le ciel » ( page146)
Mais lorsque : « la lune ronde en visite dans le jardin » ( page 296)
Vous ne pouvez qu’être tenté de faire une telle visite de l’île.
Christel Eveillé
« Poèmes à Sylvaine », de Monik Malissard, en vente à la galerie Pélagie 7, rue Georgette à Port-Joinville, 15 €
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Un grand merci à Christel Éveillé, dont je suis loin de posséder le bagage philosophique, pour cet article élogieux. Merci à elle d’avoir plongé en grande profondeur dans mon recueil pour en faire une lecture analytique fouillée et de prendre le temps de la faire partager. Je suis particulièrement touchée… Lire la suite »