Tandis que les touristes bronzent et que les grillons travaillent (bienvenue à eux), il se murmure, dans les salons les mieux informés de l’île, qu’un nouveau sujet de conversation agite les esprits… Des propriétaires redécouvrent leurs droits fondamentaux et, sur les réseaux sociaux, chacun devient constitutionnaliste entre deux Spritz. Cette année, le grand débat de l’île porte sur… le barbecue ! En effet, un arrêté préfectoral ayant eu l’indélicatesse de rappeler qu’il est interdit, jusqu’à la fin de l’été, de fumer ou d’allumer la moindre flamme en extérieur, a déclenché sur l’île les flammes de la révolte ! Certains esprits, que je qualifierai gentiment de « libres » se sont donc naturellement insurgés : « chez moi, je fais ce que je veux. »
Ce qui passionne désormais les belles âmes, c’est comme vous le voyez, une question bien plus raffinée que celle du choix cornélien entre la chipolata et la merguez : le propriétaire d’un terrain est-il souverain chez lui ? Un débat qui nous ramène tout droit à Max Stirner, à L’Unique et sa propriété, et à cette délicieuse idée que l’individu pourrait bien être le seul monarque légitime de son petit royaume cadastré. Or, il reste malheureusement un tout petit détail, presque insignifiant, mais fort contrariant tout de même : la propriété d’un homme jouxte généralement celle d’un autre homme. C’est un célèbre musicien de l’île (dont la clarté d’esprit mérite ici d’être saluée) qui a eu la sagesse de rappeler cette vérité élémentaire. Une pensée presque subversive : votre parcelle est à vous, certes, mais elle touche celle du voisin. Et le feu, contrairement aux propriétaires, n’est pas très porté sur la copropriété. La fumée non plus. Le vent, enfin, cet incorrigible anarchiste dans l’âme, n’a jamais demandé à voir le titre de propriété avant de changer de direction…
Il paraît donc que l’on ferait injure à la liberté en demandant, pendant quelques semaines, de ne pas fumer dehors, de ne pas faire de barbecue et de ne pas allumer de feu (je suis certaine que même feu Johnny serait pourtant en accord avec cet arrêté, bafouant lui même de plein droit son plus célèbre titre). Eh oui, quelques semaines sans sardines grillées et nous voilà presque chez les tyrans… Mais quelle insolence ce guitariste ! Dire que le voisin existe ! Pis encore, il possède lui aussi une propriété…
Il faut donc imaginer notre propriétaire souverain. Visualisé le debout, en son royaume, expliquant au feu qu’il n’a pas le droit de franchir la frontière. Mais le feu, qui n’a manifestement pas lu Stirner, risque de ne pas être impressionné. On objectera alors que nous sommes tout de même libres chez nous. Certes, mais la liberté devient particulièrement intéressante lorsqu’elle survit à l’existence des autres. Ma maison est à moi, je peux donc y faire ce que je veux. Très bien. Mon voisin pourrait donc faire de même : il pourrait aussi bien jouer de la batterie à quatre heures du matin, brûler ses déchets, faire hurler son groupe électrogène et pourquoi pas non plus, entreposer quelques matières légèrement inflammables pour préparer un joli feu d’artifice privatif. Le feu de camp à trois mètres de votre clôture peut aussi avoir son charme, car, après tout, chez lui, il fait ce qu’il veut. D’ailleurs, il faudrait même avoir le courage (ou la bêtise) de lui répondre : « absolument Ubu Ier » avant d’attendre de voir comment évolue la situation dans son royaume… Hélas, ce jeu serait bien cruel pour le tiers état, car nous vivons sur une île située à 17 kilomètres des côtes, avec une « soldatesque casquée » admirable pour parer au feu mais qui n’a, jusqu’à preuve du contraire, point reçu en dotation personnelle trois canadairs et une réserve de rechange d’île en cas d’incendie. Un départ de feu peut donc devenir, assez fâcheusement, une affaire collective…
C’est ici que le merveilleux « chez moi, je fais ce que je veux » rencontre une difficulté manifeste, presque conceptuelle je dois le dire, car ce qui se passe chez vous peut fort bien finir chez nous, cher Ubu Ier. Il est vrai que la propriété privée est une admirable invention. Mais elle ne donne pas la propriété de tout : l’air, les arbres, les maisons voisines, les poumons des passants, ni le travail des pompiers que l’on appellera en catastrophe pour une histoire de cigarette mal éteinte. Votre terrain vous appartient, certes, mais le risque, lui, appartient à tout le monde. Et puisque nous sommes dans la haute société, permettons nous une dernière considération. Il existe deux manières de comprendre la liberté. La première consiste à répéter : « J’ai le droit. » La seconde consiste à se demander : « Qu’adviendra-t-il si tout le monde fait comme moi ? »
Indice, l’une d’elle est excellente pour les commentaires stériles sur les réseaux sociaux ; l’autre est généralement plus pratique pour éviter les incendies. Quant à Stirner, je soupçonne qu’il aurait trouvé tout cela très amusant. Après tout, même l’Unique doit bien admettre une chose : son voisin existe.
CM
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Bonjour, bonjour… Beaucoup de grains de sel à moudre en ce moment sur Yeu comme ailleurs. Heureusement sur l’île il reste encore quelques moulins en état comme le moulin du camp, le moulin Maingourd, le moulin Chiron Ragon et même le moulin cassé ou celui du grand chemin bien qu’inefficaces… Lire la suite »
Si un imbécile pense avoir le droit de mettre la population de l’Ile en danger, moi j’ai le droit de le dénoncer publiquement à ceux qu’il met en danger. évidement, compte tenu de la logique ubuesque de beaucoup de nos juges , c’est probablement moi qui sera condamné…;
L’interdiction de fumer et de faire des barbecues sur l’île est un arrêté municipal et non préfectoral, je crois ?
Quoi qu’il en soit – et sans forcément avoir lu Stirner – le bien commun ça concerne tout un chacun !
Cigarettes,barbecues et …feu d’artifice !
Les choses sont dites… Et bravo pour ce bel exercice de style !
Souhaitons que les « impliqués » lisent cet article….